> Le livre :Un lent glissement, de Eric Tistounet, Editions Petits Tirages, 130 pages, 12,00 €
> Présentation: « Dans « Un lent glissement » rédigé en 2007, le narrateur, un jeune homme, se perd dans une vie qu’il ne parvient pas à maîtriser, dans une chambre dont le périmètre se réduit de jour en jour, entouré par une pléthore d’animaux qui progressivement s’installent chez lui. Son grand-père a perdu le goût de la vie. Sa grand-mère parle en haïkus. Sarah, la sœur rebelle, est omniprésente et paradoxalement s’impose comme le maillon le plus solide de vies intimement liées entre elles mais en train de s’égarer. Les quatre vivent au sein du même appartement dérivant lentement dans une douce et tendre folie. »
[Cette critique a été rédigée par Diana Toumi du blog Dianatoumi que nous vous invitons à découvrir.]
> C’est bien la promesse, en quatrième de couverture, de l’absurde au sens kafkaïen du terme qui m’a interpelée dans ce roman. Cette chambre de jeune homme dont le périmètre va en rapetissant et ces animaux qui y élisent domicile, l’oralité incongrue de cette grand-mère qui s’exprime dans une prose tendant vers le haïku japonais (pour les non initiés, voici la définition du dictionnaire Dixel (Petit Robert) pour le haïku : poème classique japonais en dix-sept syllabes réparties en trois vers)…
Et bien, c’est précisément cela qui me plaît au sortir des 130 pages de ce roman. Sans aller, comme le Dixel, jusqu’à compter les vers des interventions grand-maternelles, et même si je dois avouer que sa prose manque à mon sens de profondeur et de matière poétique, l’idée même d’une grand-mère s’exprimant ainsi, en toutes circonstances, me ravit. Tout comme cette ribambelle d’oiseaux et reptiles, de poissons exotiques, d’aquarium, qui, sortis d’on ne sait où, hantent une chambre à coucher qui se replie sur elle-même au fil de la lecture (laissant entrevoir peut-être une certaine corrélation avec la propension à l’introversion et au nombrilisme du jeune homme qui y couche, Mathieu, notre héros, jusqu’à se retrouver littéralement sens dessus dessous) ; c’est bien tout cela qui me plaît dans le roman d’Eric Tistounet : Un lent glissement contient dans ses pages de très bonnes idées.
J’affectionne tout particulièrement d’ailleurs cet autre aspect de la personnalité de la grand-mère qui, en plus de hacher ses propos et les articuler dans des poèmes à trois vers, reproduit ce schéma avec l’électroménager et les objets fonctionnels de l’appartement, les triturant pour mieux les ré-agencer à sa sauce. Ceci dit, pour mon propre goût, outre les problèmes d’orthographe ou de relecture, le style pêche un peu.
Les phrases sont souvent très longues, puis d’un coup suivies d’une très petite phrase dénuée de verbe, le rythme est assez déroutant. Et puis, sans que l’on sache pourquoi, des éléments qui peuvent sembler importants pour l’histoire sont laissés dans le flou, leurs contours sont peu ou pas dessinés, et au contraire des paysages et objets absolument secondaires à ce qui nous préoccupe sont décrits avec une extrême précision de détails, de couleurs, affublés de successions d’adjectifs, trois le plus souvent, qui peuvent laisser à penser que l’auteur cherche ses mots.
D’autre part, je n’ai apprécié réellement aucun des personnages de ce roman. Mathieu et sa sœur Sarah, de trois ans sa cadette, sont des étudiants, on ne sait pas vraiment ce qu’ils étudient et cela tombe plutôt bien puisqu’ils n’ont pas l’air d’y être trop investis. Ils sont obnubilés par le relationnel, souffrant d’un désintérêt de leurs parents toujours partis en affaires de par le monde, ce qui leur vaut de vivre avec leurs grand-parents ; Sarah approche des 18 ans, elle est plutôt rock’n roll, bordélique, grande gueule, extravertie, pétrie d’amis, et d’un tempérament plutôt festif, mais elle manque de… quelque chose ; Mathieu plus vieux, est un solitaire, très ordonné et très propret, qui mate les filles et uniquement celles qui sont jolies, fantasmant sur la voisine, l’épicière, une camarade d’amphi, errant, guettant l’intérêt de la gent féminine pour sa personne, d’ailleurs extrêmement préoccupé par sa personne… Lui aussi manque d’un je ne sais quoi…
Ils sont l’un et l’autre très critiques à l’égard de leurs prochains, et semblent avoir cela en commun avec leur grand-père, qui par certains aspects (je pense à une eau de cologne à peine évoquée mais auréolée de romance, d’aventure qui lui donne à mon sens plus de corps que ce combat qu’il mène) peut paraître mystérieux et par d’autres on ne peut plus transparent et cliché, fustigeant la société et le passé sans que finalement on ne sache si c’est un profond altruisme qui l’anime et si c’est bien l’injustice qui le hérisse ou le fait de n’avoir pas reçu ce qui lui semblait lui être dû à lui… Quant à la grand-mère, elle est touchante, elle est aimante, elle est aimée aussi par les trois autres, mais… Mais…
Il manque quelque chose pour que tout ceci passe de « sympathique » et « intéressant » à… mieux ; peut-être un choix différent dans la forme, la nouvelle plutôt que le roman… J’ai bien aimé, mais quand même, je suis un peu déçue…
> Extrait :
« Tout a commencé me semble-t-il lorsque grand-père a découvert une photographie parue dans la presse montrant le Président apostrophant des journalistes et leur faisant un doigt d’honneur. Il a longuement contemplé la photographie puis a déposé le journal sur l’accoudoir du fauteuil rouge dans lequel il était installé et est resté longuement songeur. Je lui ai demandé en passant s’il avait besoin de quelque chose. Il m’a souri de manière très lointaine mais ne m’a pas répondu. Ses yeux quelques peu vitreux et bilieux regardaient ailleurs, dans quelque interstice de l’univers environnant.
Lorsque ma sœur est revenue de son cours de piano et s’est installée derrière l’instrument de sa prédilection il ne l’a pas encouragée comme il l’aurait fait en temps habituel. Il ne s’est pas non plus laissé aller à quelque geste considéré inapproprié par le corpus familial tel que par exemple l’interrompre en applaudissant discrètement au beau milieu d’un morceau de Chopin ou en lui passant la main dans les cheveux et lui disant qu’elle avait du génie. Il s’est simplement éloigné et s’est assis sur la terrasse face au parc, songeur.
Grand-mère a finalement réagi se demandant naturellement pour quelle raison son époux d’habitude consciencieux et frileux s’asseyait sur le vieux fauteuil en rotin alors que la température extérieure avoisinait à peine les treize ou quatorze degrés. Elle a froncé les sourcils, balancé la tête légèrement de droite à gauche, s’est essuyée les mains au torchon vichy rouge et blanc qui était accroché près de la fenêtre, a quitté la pièce un bref instant puis est revenue vers nous avec un pull-over bleu marine dans ses mains. Elle s’est approchée de la terrasse, a entrouvert les battants et a rejoint son mari avec discrétion et précaution.
Elle a regardé vers le lointain, comme si le ciel de ce jour était aussi poétique qu’un horizon méditerranéen au couchant, puis a prononcé quelques paroles typiques, en quelque sorte des haïkus grand maternels, « le ciel est bien gris n’est-ce pas? / les tuiles semblent luire sans pâlir / les toits de la ville la rendent belle en automne ». Puis elle est revenue sur ses pas et subrepticement, presque au ralenti, a déposé le chandail sur les épaules de son conjoint.
Rien n’est venu en retour. Le conjoint, mon grand-père, Maxime pour les intimes, Monsieur Duvernois pour les autres, est resté impassible. Il n’a pas réagi. C’est à ce moment-là je crois que nous avons commencé à soupçonner que quelque (chose?) n’allait pas. »