> Le livre : Tuer le temps de Nimzovitsch, éditions de l’Abat-Jour, 500 pages, 6 € en PDF, 12 € en format papier.
> Le pitch : Par ennui ou par jeu, Marie, une mère de famille sans histoire, tue des gens au hasard, en signant ses actes par des premières pages de roman. Quand ses erreurs la rattrapent, elle décide d’écrire le mode d’emploi de ses crimes, en égrenant froidement des années de meurtres impunis. Au-delà de ses réflexions nihilistes et de sa perte de contact avec la réalité, le texte perdure et devient des années plus tard la source d’inspiration d’une jeune femme perdue dans ses souvenirs et d’une étrange organisation…
[ Cette critique a été rédigée par La Trace, auteur du blog La Trace, que nous vous invitons à découvrir. Deux chroniques ont déjà été publiée sur Crevez charognes , celle d'Avalon et celle de Sandrine67. N'hésitez pas à les découvrir pour confronter les points de vue !]
> Marie est obsédée et son obsession est dangereuse : «Il y a quelque chose en moi qui semble en avoir besoin, qui me suggère de passer à l’acte parce que j’en suis capable. Il n’y a pas d’autre raison. On fait ce que l’on sait faire. Ce que l’on sait possible. On ne choisit pas son talent. Je me rends bien compte que cette explication est un peu courte. Je n’en ai pas de meilleure, il faudra vous en contenter ». Son esprit est comme armé d’un couteau, qui s’aiguise à l’ennui : « Marie devait admettre qu’elle enviait les massacres, les tueries, ces trop rares moments où la vie prenait tout son sens lorsqu’on la détruisait rageusement, que quelque chose de véritable s’ancrait dans le réel. L’homme était une marionnette, il fallait couper les fils pour que le temps de sa chute il prenne enfin vie. » . Puisqu’elle est calme et intégrée à sa communauté, il est impossible de la remarquer. La platitude de sa vie garantit le succès de ses crimes : « Elle aimait les lacs, parce qu’elle savait que les morts par noyade y étaient plus nombreux que dans les mers et les océans. C’était une bonne chose. Les lacs étaient comme elle, ils tuaient par surprise, ils ne payaient pas de mine, profitaient de l’imprudence et de la bêtise des gens. ».
Sous sa plume acérée, Nimzovich jongle avec l’horreur et nos phobies. Il rappelle que ça peut arriver près de chez vous : « Quand je l’ai vue sortir de chez elle, j’ai su que je n’aurais pas à chercher ma cible plus longtemps. Pas en raison de son embonpoint, de son âge, de sa béquille ou de son ignoble robe qui paraissait avoir été découpée dans un drap de maison de campagne dans les années cinquante. Elle a oublié de fermer la porte. Elle avait son porte-monnaie à la main. Je l’ai vue se diriger vers la boulangerie à cinquante mètres de là, j’ai traversé la rue et je suis entrée. Tuer est vraiment facile quand on a face à soi de si piètres victimes : certaines personnes sont de vrais pousse-au-crime… »
On ne peut rester indifférent devant l’imagination prolifique de l’auteur : «Les cimetières étaient des endroits très ordonnés. Des lignes verticales, horizontales. Quitte à les profaner, elle ne comprenait pas pourquoi aucun groupuscule extrémiste ne s’était déjà amusé à tagguer des chiffres ou des lettres sur les tombes, pour en faire des grilles géantes de sudokus ou de mots croisés. », mais aussi devant les lumineuses déductions baignées d’humour tout au long des 500 pages : « L’abêtissement du monde aura besoin d’une armée de vieillards à la peau de nouveau-né …».
L’univers littéraire est également très présent : « Mon goût des livres va de pair avec mon mépris des hommes, les premiers m’ont toujours paru être l’inverse des seconds. Les livres en contiennent forcément d’autres, bribes, échos ou réminiscences, ils se répondent et se complètent même à des siècles de distance, aucun d’eux jamais ne peut naître et mourir isolé, sans rien devoir aux précédents ni rien apporter aux prochains. Les hommes, en revanche, existent toujours seuls. Je crois qu’il faut une certaine dose de misanthropie pour écrire de bons livres. Les meilleurs, à mon sens, n’ont jamais parlé que de choses perdues, lointaines, irrattrapables, qui au fond ne voulaient pas être rattrapées. Aucun livre n’a été écrit avec un présent réel, dans une immédiateté de pensée, en transcrivant un lien direct d’esprit à d’esprit, un langage instantané, nécessaire, où le passé n’a pas sa place. Toute littérature est une négation du présent, les hommes n’écrivent que pour étaler complaisamment du souvenir, ressasser ce qui les a faits, s’en repaître, faute de pouvoir dire qui ils sont véritablement. La matière littéraire existera vraiment le jour où une page commençant par « je suis » sera évidente pour chacun. Les éditeurs, les libraires et les critiques sont des parasites du livre. Pas d’intermédiaires ni de commissions : de l’auteur au lecteur, des pensées des uns à celles des autres, comme ici. Nous avons noué une belle relation de confiance. Je retranscris ce que j’ai vécu ; vous lisez sans a priori. Tout se passe en bonne intelligence. ».
Bref… J’ai probablement l’esprit un peu pervers car j’ai savouré chaque page de Tuer le temps.
> Et s’il fallait mettre une note, ce serait : 




> Tuer le temps est en vente directe sur le site des éditions de l’Abat-Jour
> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Vous donne-t-elle envie de découvrir Tuer le temps ?
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