« Et que la nuit glisse sur le bleu de ta jupe », de Chantal Portillo et Hally Pancer

Et que la nuit glisse sur le bleu de ta jupe

N’importe quel lecteur a un avis, le plus souvent négatif, sur le roman-photo. Un coup d’œil à Wikipedia suffit pour s’en rendre compte. On l’y décrit comme une sorte de BD avec des images photographiques. Un sous-genre pour midinettes, qu’on n’imagine pas publié autrement qu’en feuilleton dans des magazines. De la littérature de gare, trop grand public, presque indigne. Dommage ! Le roman-photo vaut pourtant beaucoup mieux que cela.  C’est ce que prouve Thierry Magnier, un éditeur qui, depuis 2007, entreprend au sein d’une collection spécifique (Photo Roman) de renouveler le genre autour d’un projet simple : « Une série de photographies dont il ignore tout est confiée à un écrivain. Il s’aventure alors dans l’écriture d’un roman où ces photographies croiseront la vie du héros pour la transformer. » Et que la nuit glisse sur le bleu de ta jupe de Chantal Portillo et Hally Pancer est un exemple abouti de l’un de ces « blind dates » littéraires. Un roman court et sensible où, dans un bled paumé du Nord, des personnages marginaux nouent et dénouent les fils de leurs vies.

 

> Extrait : « Et la mère parlait, parlait des martyrs, des résistants, du souvenir. Bleuet ne disait rien. Ne lui avait jamais rien dit. Elle était muette depuis sa naissance, comme si, déjà, dans le ventre maternel, elle avait compris que sa mère avait une telle souffrance en elle qu’il n’y avait pas de place pour autre chose. Elle s’était recroquevillée en prenant le moins de place possible. Tellement recroquevillée qu’aucune parole ne pouvait respirer, encore moins se dire. »

 

> Pourquoi ai-je eu envie de lire ce livre ?

Il m’arrive souvent d’acheter, pour pas trop cher, de vieux albums photo sur des brocantes ou sur Ebay. Pour le plaisir, ensuite, d’essayer de remettre de la vie derrière les clichés, en essayant d’imaginer les ambitions, les projets, les regrets de ces gens à la coiffure et aux vêtements démodés. Etaient-ils heureux ? S’aimaient-ils vraiment ou faisaient-ils semblant ? Que sont-ils devenus ? Ce bébé, là-bas, est-il encore en vie ? Evidemment, le problème, en définitive, c’est que je n’ai jamais aucune certitude. Aucun moyen de savoir si je suis dans le vrai ou complètement à côté de plaque dans mes extrapolations…  D’où l’intérêt de la collection Photo Roman des éditions Thierry Magnier : non seulement je peux confronter à celles d’un autre mes intuitions, mais en plus, je sais, en bout de course, si l’un de nous deux a, oui ou non, touché du doigt la vérité. En effet, à la fin de chaque livre, le photographe explique le pourquoi et le comment de sa démarche et donne son avis sur l’univers qu’a construit l’écrivain à partir de ses photos. Enthousiasme, réticence, mécontentement… On trouve de tout et, il faut bien le dire, c’est plutôt réjouissant. Parmi les 12 titres que compte à ce jour Photo roman, j’ai choisi de lire Et que la nuit glisse sur le bleu de ta jupe. Ce n’est pas le plus récent (il date de 2008) mais, en feuilletant le livre, j’ai eu un coup de cœur pour le travail d’Hally Pancer : des paysages du Nord de la France, des ciels gris et écrasés, des maisons basses de brique rouge… Bref, une atmosphère à la Simenon, imprégnée de non-dits et de drames sous-tendus.

 

> Pourquoi ce livre m’a-t-il séduit ?

Premier point positif : Chantal Portillo n’applique pas trop rigoureusement la règle du jeu. Sur la dizaine de photos quelle utilise, trois ou autre ne rentrent pas directement dans le cadre de l’histoire. Elles sont en suspension, entre deux pages, comme pour dire un instant, une atmosphère, une sensation. Résultat : on passe à côté de l’écueil du livre d’image qui, à illustrer les choses de manière trop prosaïque, finirait par nous donner l’impression de retourner en enfance. Deuxième point positif : Chantal Portillo sait imposer son imaginaire. On lui impose comme environnement « un gros bourg (…) ni ville ni plaine, un bout de plaine où peu de gens passent » ? D’accord, mais elle y mettra les personnages qu’elle veut ! Bleuet, d’abord, la fille de la nuit, muette, qui ne fait l’amour que debout, exerce une fascination sur les hommes et  toujours flanquée de Marylin la poule (« Si l’on aperçoit Marilyn au bord du trottoir, les femmes chuchotent que l’autre poule rôde… »). Zora, l’hôtelière, dont la mère a aimé « un grand escogriffe noiraud aux cheveux crépus » et qui porte fièrement son prénom d’Orient. Et Flore, aussi, la Parisienne, passée des trottoirs de Paris au comptoir d’un café, toujours « poudrée comme une marquise aux cheveux d’argent ». Bref, tout un petit monde interlope qui appartient autant aux campagnes du Nord qu’un dattier ou un papayer, mais qui, justement, y crée un tel décalage, une telle animation qu’on aurait presque envie d’aller y habiter. Le résultat ? Et que la nuit glisse sur le bleu de ta jupe est un roman attachant où l’on prend plaisir à suivre les errements de personnages hors normes, et leurs tentatives pour trouver un sens, une issue à leur vie. On s’arrime aux mots en demi-teinte de Chantal Portillo comme les hommes au « jeu des jambes découvertes » de Bleuet et on se laisse porter dans son univers baroque et déconnecté. D’ailleurs, la photographe, Hally Pancer, elle aussi, adhère. Je cite : « son texte est en harmonie, presque en symbiose, avec les photographies, (…) une parfaite inconnue détient, peut-être, un secret intime me concernant, a un regard sur mon âme. »

 

 

> Achetez ce livre si vous aimez :

- les photographies, bien entendu ! Il y en a une, prise à travers une vitre, qui ressemble, dans l’esprit, à ce tableau de Hopper. A tomber par terre !

- les romans avec une pointe de bons sentiments. Des personnages torturés au parcours chaotique, mais sans obscurité ni perversité.

- faire des pauses dans votre lecture ! Les photos offrent des micro-moments de répit pour laisser son esprit vagabonder ailleurs.

> Faites un autre choix si :

- vous n’aimez pas les intrigues trop vite ficelées. On sent que Chantal Portillo s’était fixé un certain laps de temps pour boucler son livre. Du coup, il y a quelques rebondissements par-ci par-là qui manquent un peu d’intensité.

 

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :

> 112 pages, Editions Thierry Magnier, 13 €

> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Avez-vous envie d’acheter ce livre ? Et les romans photo, avez-vous l’habitude d’en lire ?


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One Response to « Et que la nuit glisse sur le bleu de ta jupe », de Chantal Portillo et Hally Pancer

  1. Pascal dit :

    Excellent, cet article sur les romans photos !
    J’adore, justement. Cela me rappelle quand j’étais petit et que je lisais des livres d’images.
    D’autres auteurs ont aussi travaillé dessus; Vous connaissez Sophie Calle ?

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