> Présentation : Revue littéraire, artistique, politique, philosophique présentant, dans ce numéro 7, quelques éléments d’actualité internationale, un dossier d’une centaine de pages sur le mouvement Slow !, trois nouvelles de littérature générale et un entretien avec Moby.
[Cette critique a été rédigée par Marc Anciel, auteur du blog Tu t’es vu quand t’as lu ? que nous vous invitons à découvrir.]
> Nouvelle critique pour le compte des agents littéraires, rendue très en retard pour cause d’agenda surchargé à l’encontre de mes prévisions. De fait, je n’ai plus le temps ni d’écrire ni même de lire. J’aurais pu opter pour la malhonnêteté et prétendre que mon retard est dû à mon adhésion au mouvement « Slow » sur lequel porte majoritairement cette excellente revue, mais ce serait un peu du foutage de gueule. Est-ce à dire que je rejette ce mouvement ? Que nenni, bien au contraire.
Les nombreux articles de Ravages m’ont permis de découvrir ce mouvement, depuis sa naissance en Italie il y a quelques décennies avec le Slow food jusqu’à ses plus récents développements en Slow citta ou en Slow sex, au travers de manifestes, explications, descriptions d’auteurs internationaux à la plume intéressante.
De ce que j’ai pu en lire et en déduire, la revue Ravages est une revue à la fois littéraire mais surtout éminemment politique à tendance fortement écolo et gauche anti-libérale. Du côté des indignés, des victimes de Fukushima, ouvertement contre l’exploitation du gaz de schiste et prônant la décroissance pour vivre mieux, plus juste et sortir de la crise, je ne pouvais que m’y retrouver et adhérer, la plupart de ces convictions rejoignant les miennes. Mais moi, ce que j’aime, bien plus que les similitudes, ce sont les différences qui permettent de débattre et de découvrir.
Si lors des premières pages j’avais la nette impression de lire un énième manifeste gauchiste auquel je suis habitué, l’essentiel de la revue portant sur ce fameux mouvement, m’a particulièrement intéressé.
Qu’est-ce donc que le mouvement Slow ? Il s’agit, à la base, d’un mouvement prenant le contre-pied du fast-food. Il s’agit d’un mouvement qui engage à apprécier la vie dans tous ses aspects: la nourriture, le sexe, le tourisme, la recherche, la réflexion et même le travail. Ses adhérents partent d’un principe que la société de surconsommation nous fait oublier : tout est mieux fait quand on prend son temps pour le faire ; et inversement, tout est bâclé et foireux quand on se fout la pression. Pressuriser des scientifiques constitue par exemple une aberration totale dans la mesure où toute grande découverte a toujours demandé un investissement sur la durée. Pour avoir un coup de génie, il faut être capable de respirer, de s’ouvrir au monde, de prendre du recul, de réfléchir. Sinon, aussi diplômé et brillant puisse-t-il être, n’importe quel scientifique se transforme en ouvrier dans un atelier de montage à la chaîne.
Comment apprécier quoi que ce soit d’inscrit dans un planning serré ? Comment utiliser pleinement ses ressources si on ne dispose pas du temps d’aller les puiser ? Comment faire correctement son boulot si on ne prend pas le temps de l’aimer ? Il ne s’agit pourtant pas de tout faire à la vitesse d’un escargot. Il ne s’agit de faire l’apologie du mou, mais bien au contraire de trouver simplement le temps juste pour effectuer chaque chose. Or, le temps juste suppose la plupart du temps dans notre société un ralentissement. Laisser tomber la quantité pour la qualité. Avoir moins mais retrouver la capacité d’en jouir. Produire moins mais produire du durable. On sait pourtant depuis longtemps qu’améliorer les conditions de vie et de travail d’un salarié augmente sa productivité et la qualité de son travail. Voilà tout le propos de ce numéro de la revue Ravages.
Pour le fond, donc, rien à redire : c’est sérieux, étoffé, lisible, compréhensible et pointu à la fois.Ravages évite avec grâce l’écueil de la bienpensance sur lequel il est pourtant si facile de s’échouer.
Au niveau de la forme, cette revue n’est pas un fascicule : elle est consistante. 160 pages à 15€, avec quatre publications par an. La revue dispose de moyens plutôt larges : papier et reliure de qualité, nombreuses illustrations qui en font un objet artistique ; on sent à la fois le professionnalisme, le goût et l’ouverture d’esprit. J’ajouterai un très léger bémol sur les articles en blanc sur fond noir: dans l’idée, c’est pas mal, ça casse un peu la monotonie, c’est très joli mais plus difficilement lisible. Idem pour certaines illustrations prenant les deux pages et donc coupées en leur milieu par la reliure, ce qui peut être un poil frustrant, mais là je cherche vraiment la petite bête.
A titre purement personnel, j’aurais donné un peu plus de place aux nouvelles qui préparent à l’interview final(e). Elles sont d’ailleurs à l’image de la revue, soigneusement sélectionnées bien qu’arrivant un peu comme un cheveu sur la soupe. J’ai particulièrement aimé Magali de Gala Fur, moins engagée politiquement que les deux autres. Ubu muet d’Emmanuel Ruben est bien écrit mais trop descriptif. On sent l’oeuvre d’un géographe, tandis que la dernière, Jetlag planétaire de Julien Blond est plus dans la veine Verne, Werber. Sympathique mais pas transcendant.
La revue se termine par un entretien avec le musicien Moby, très engagé lui aussi notamment dans la cause animale. Son discours sur sa vision de la musique et quelques considérations plus politiques voire philosophiques ne m’a pas spécialement passionné, ni rebuté.
Au final, je pense que Ravages gagnerait à mettre un poil de piment dans sa quasi perfection histoire de pousser les mécanismes de notre cerveau à tourner plus encore. Ce numéro m’aura pourtant appris pas mal de choses intéressantes, il m’aura amusé, il m’aura fait sourire, découvrir des artistes talentueux… Une revue qui a sans aucun doute un bel avenir devant elle.