« Nos plaies sociales et la mission de Bernadette », du père Marc-Antoine de Lavaur

Nos plaies sociales

> Le livre : Nos plaies sociales et la mission de Bernadette du Père Marie-Antoine de Lavaur, Éditions du Pech, 196 pages, 13,50 €, en vente directement sur le site de l’éditeur.

> Le pitch : « Best-seller » lors de sa publication en 1879, ce livre offre une analyse des problèmes sociaux datant du XIXe siècle, avec une mise en exergue grâce à une étude de la vie de Bernadette. Tout à la fois missionnaire et confesseur des âmes, l’auteur, avec un bon sens désarmant, a l’espérance de sa foi et un amour tout divin pour les hommes qu’il connait si bien. Les défis sont, finalement, les mêmes aujourd’hui qu’en son temps : «Que va-t-il arriver ? Voilà bien les deux cités selon saint Augustin en présence. Qui triomphera ? D’un côté la puissance apparente, de l’autre la faiblesse apparente, mais ou est la puissance réelle ? »

 

[Cette critique a été rédigée par Lydia, auteur du site  Livres et manuscrits, que nous vous invitons à découvrir.]

> Je tenais à lire cet ouvrage car, ayant travaillé sur le rôle de la foi au Moyen Âge, notamment à travers Les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci, je voulais savoir si le but du Père de Lavaur avait été le même que celui du prieur de Vic-Sur-Aisne. Car lire un texte religieux pour lire un texte religieux ne m’intéresse pas. En revanche, en faire une analyse et en montrer le but précis, voilà qui est beaucoup plus enrichissant.

Bien m’en a pris car je me suis rendue compte que le parallèle avec Gautier et consorts existait bel et bien. Le discours est tout aussi didactique. Mais remettons un peu les choses dans leur contexte : Bernadette Soubirous, enfant pauvre et chétive, nait le 7 janvier 1844. A l’âge de 14 ans, elle voit la Vierge lui apparaître  pour la première fois. C’était le 11 février 1858. Ce que l’on sait beaucoup moins, c’est qu’elle la verra pendant 6 mois à 18 reprises. Bernadette rentra au service de la Vierge. Une cruelle maladie l’emporta le 16 avril 1879. Elle n’avait que 35 ans. Le père Marie-Antoine de Lavaur, né Léon Clergue est un de ses contemporains et c’est là que cela devient intéressant. Ce dernier est né à Lavaur le 23 décembre 1825. Issu d’une famille très chrétienne, il n’est pas étonnant que sa vocation intervienne très rapidement. Il reçoit la prêtrise en 1850 et deviendra le Père Marie-Antoine en 1856. Il rencontre Bernadette, à Lourdes, en 1858, entre la dix-septième et la dix-huitième apparition. Il entend bien défendre cette pauvre enfant que l’on veut mettre au cachot car, bien entendu, on ne la croit pas. A la mort de cette dernière, il la glorifie avec un acharnement sans nom.

Cet ouvrage, Nos plaies sociales et la mission de Bernadette est, je le disais plus haut, à visée didactique. Le capucin tente ainsi de souligner que si la figure mariale a choisi cette enfant, c’était avec un objectif bien précis : mettre en relief  la décadence de cette société du XIXe siècle, tant sur le plan social que sur le plan spirituel, cela va sans dire. Ainsi, sous la forme, principalement, d’un dialogue entre un ange et un pèlerin – ce qui n’est pas sans rappeler les allégories médiévales, notamment le Songe d’Enfer de Raoul de Houdenc (XIIIe siècle) – le Père Marie-Antoine démontre qu’il existe neuf plaies : la décadence morale, la stérilité au foyer familial, l’abandon des campagnes pour la ville, la négation du surnaturel par le positivisme, le socialisme ou la guerre des pauvres contre les riches, le césarisme ou l’omnipotence de l’État voulant exercer sur les âmes les droits de Dieu, la guerre contre les religieux, la guerre faite à leur enseignement et, enfin, le sensualisme. Il ne faut pas oublier que le Père a vécu cette période d’insurrection que fut la Commune. La rupture avec le concordat de 1802  (qui faisait de la religion catholique LA religion des français ou, du moins, d’une grosse majorité et, des religieux, des  agents de l’État) fut pour le moins douloureuse et sanglante puisque le peuple devint hostile à toute forme de religion. Des prêtres furent fusillés. Il subit également la séparation de l’Église et de l’État  et l’expulsion des religieux du territoire. On peut alors mieux comprendre pourquoi, à travers ses textes allégoriques, il invective ses contemporains à reprendre ce qu’il considère être le droit chemin. Il ne s’en cache pas d’ailleurs et fait preuve d’une honnêteté qui le caractérisera tout au long de sa vie. Ainsi, il écrit, dans le début de sa préface : « Voici, sous la forme saisissante d’un dialogue placé dans la bouche de l’Ange du Pèlerinage et du Pèlerin de la Grotte, les enseignements que j’ai fait entendre plus d’une fois aux pèlerins que j’ai conduits aux pieds de leur Mère chérie : plusieurs m’ont manifesté le désir de les voir réunis dans un petit ouvrage pour les faire revivre sous leurs yeux par la lecture. Je le fais aujourd’hui pour le bien de leur âme. »

Jusqu’à présent, j’ignorais complètement l’existence de ce religieux. Et je dois même dire que je croyais connaître l’histoire de Bernadette. Or, je me trompais. Et à la lumière d’un autre ouvrage, généreusement offert par l’éditeur, concernant la vie du Père Marie-Antoine de Lavaur, et de celui-ci, j’ai pu comprendre pourquoi, au-delà du miracle, la vie de la petite bergère fut aussi importante – et l’est toujours – pour les catholiques. Bien plus qu’un ouvrage religieux, on peut considérer que  Nos plaies sociales et la mission de Bernadette a une portée socio-historique comme ont pu l’avoir, dans le même registre, Les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci. Et j’irais même plus loin en disant que les textes de ce capucin sont devenus intemporels dans la mesure où ils peuvent s’appliquer à notre société dite « moderne ». Ce  texte, qui se lit à plusieurs niveaux, est à mettre entre toutes les mains.

 

> Extrait :

« L’Ange :

[…] Voilà le sensualisme, et ce dix-neuvième siècle qui ne veut plus de rois, l’a choisi pour roi. Et ce dix-neuvième siècle qui ne veut plus de Dieu, en a fait son dieu ! Et il a dit lui aussi en montrant Jésus : Non hunc sed Barrabam ! Je ne veux pas Jésus couronné d’épines  qui me donne la vie. Je veux Satan couronné de roses qui me donne la mort !

Toute la raison de la guerre faite à Jésus et à l’Église est là.

Un orateur n’a-t-il pas crié du haut de la tribune de l’Assemblée Nationale : « Nous n’en voulons plus de cette Eglise, de ces Religieux ! Il n’en faut plus ! Ils sont venus troubler les plaisirs de l’humanité et nous arracher les joies du paganisme ! ». Et la France n’a pas frémi.

Ô Clovis, lève-toi du fond de ton sépulcre et fais entendre à ceux qui ne sont plus tes fils, le cri de ton baptême !

 

Le Pèlerin :

La France de Clovis n’est pas morte, son grand livre : Gesta Dei per Francos n’est pas un livre fermé. Elle a fait entendre dans notre siècle deux sublimes protestations : celle du génie de l’éloquence et celle du génie de la chevalerie. La première à Notre-Dame de Paris au milieu de l’immense auditoire qui tressaillait, l’autre sur le champ de bataille de Patay, ensanglanté par le sang de nos nouveaux croisés, au milieu des ennemis épouvantés qui fuyaient.

La protestation de Patay s’est faite face au ciel et la terre. L’univers entier vous contemple encore, splendides martyrs ! Intrépides et invincibles parce que vous étiez chastes. Le monde étonné de tant de courage vous a vu voler à la mort avec la joie du fiancé qui vient au-devant d’une épouse. Fiers de votre drapeau blanc du Sacré-Cœur, vous êtes morts en l’arrosant de votre sang, et dans ses plis vous avez salué déjà le triomphe de l’Église et la résurrection de la France. [...]« 

 

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :

> Nos plaies sociales et la mission de Bernadette est en vente directement sur le site de l’éditeur.

 

> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Nos plaies sociales et la mission de Bernadette est-il un livre susceptible de vous intéresser ?

 

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One Response to « Nos plaies sociales et la mission de Bernadette », du père Marc-Antoine de Lavaur

  1. Dire du père Marie-Antoine qu’il « glorifie » Bernadette « avec un acharnement sans nom » me semble maladroit au niveau de la formulation. Il ne « glorifiait » probablement que la Trinité, et a défendu Bernadette avec un courage exemplaire… Par ailleurs, mettre en avant la portée socio-historique de l’ouvrage est bien entendu envisageable, mais n’est-ce pas là prendre le risque d’une édulcoration? Dans la pensée traditionnelle, les aspects sociaux sont précisément fondés sur des principes supra-humains (en mode chrétien, une révélation). Ce qui se tient au-dessus détermine ce qui se tient au-dessous, et non l’inverse. Accorder un primat aux aspects les plus « mondains » évoqués par ce texte revient à lire celui-ci à rebrousse-poil, si j’ose dire, de son message initial qui, à ce que je vois (je n’ai pas lu ce livre, dans l’état actuel des choses), évoque Clovis, c’est-à-dire l’homme par le baptême duquel (avec le miracle de la Sainte Ampoule) c’est la France entière qui a été baptisée et est devenue fille aînée de l’Eglise. La dynastie mérovingienne s’appuie sur une donnée traditionnelle ferme et très claire: le souverain (détenteur du pouvoir temporel) reçoit l’autorité de l’Eglise (autorité spirituelle). Dans toute civilisation traditionnelle, il en va ainsi. Mais subsiste-il encore de telles civilisations, de nos jours? Déjà, du temps des mérovingiens, des conflits familiaux faisaient rage, et n’avaient pas grand chose de chrétien (lire ou relire L’histoire des Francs, de Grégoire de Tours). La théorie cyclique, qui n’est pas spécifiquement occidentale dans son origine, mais s’applique en revanche à toute civilisation, insiste sur l’inéluctabilité des dégradations se produisant à vitesse croissante jusqu’à ce qu’un point d’arrêt brutal menace de tout faire disparaître. Un point d’arrêt brutal, ou la parousie. Quoi qu’il en soit, le dix-neuvième siècle que fustige le capucin est effectivement le moment de la dernière et plus forte impulsion donnée à notre course vers le mur, ou le point le plus bas vers lequel nous tendons. Le temps s’accélère, et ce siècle de faux miracles, de faux bonheur, cet orgasme ininterrompu de petits Prométhées bourgeois, autorépliqués, enfumés de vertige égotiste, a bien préparé le siècle d’après, celui de la valeur marchande omniprésente: le siècle d’Auschwitz, dont nous ne pouvons plus sortir malgré les affirmations les plus objectives du comput. Comme disait Chesterton, « ce qu’il y a d’extraordinaire avec les miracles, c’est qu’il y en a. » Mais nombreux, depuis déjà un paquet d’années, sont ceux qui confondent « mystère » et « problème ». Cette confusion est en elle-même révélatrice du climat mental qui infeste l’Occident désaxé. Il n’en demeure pas moins le mystère de l’élection de Bernadette, c’est-à-dire le mystère de la grâce divine, que nos faibles moyens intellectuels ne sauraient circonscrire. Nous savons seulement – mais c’est là l’essentiel – que cette grâce n’est jamais aveugle, et que ses chemins, pour mystérieux qu’ils soient, en effet, ne sont pas problématiques, ou ne devraient pas l’être. Dieu, dans son amour et sa sagesse, sait ce qu’Il fait et si certains, parmi nous, osent affirmer qu’Il est désormais inscrit aux abonnés absents, il faut alors que d’autres, plus éveillés, osent inverser l’inversion elle-même et rappeler que ce n’est pas Lui qui nous a désertés, mais le contraire, à force d’hubris. La pauvre Bernadette et, derrière et au-dessus d’elle, Marie, ne sont pas des fins en elles-mêmes mais des intermédiaires qui nous incitent encore aujourd’hui, au plus bas de notre pauvreté, à brûler les idoles (électoralistes ou non) du « progrès », de la « croissance », et, quant à moi (mais cela n’engage que moi), me donnent de plus en plus envie de débrancher les places boursières.

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