« Lettres d’Indochine », de Lucien Reinach

Lettres d'Indochine

> Le livre : Lettres d’Indochine 1893-1899 de Lucien de Reinach, éditions Dubuisson, 144 pages, 9,50 €.

> Le pitch : Les lettres réunies dans ce recueil ont été adressées par le lieutenant de Reinach à sa famille pendant les six années qu’il a passées en Indochine. Écrites au jour le jour, sans aucune recherche de style, elles n’étaient pas destinées à être rendues publiques. On y trouvera, à côté de descriptions simples, mais sincères du pays, les difficultés de la vie coloniale où l’officier et l’administrateur doivent, de leur propre initiative, suppléer à l’insuffisance des moyens dont ils disposent.

[Cette critique a été rédigée par Arribat, auteur du site Avatarpage et dont vous pouvez retrouver l'ensemble des critiques sur Amazon]

 

> C’est l’histoire sans fard, celle de l’anecdote, du récit, presque du carnet de note. Une chronique tout en modestie qui, se sachant destinée à l’intimité des proches, se livre sans précaution ni calcul. Ecrivant  sans effort de style, presque comme pour un rapport,  l’auteur laisse cependant déborder entre ses lignes besogneuses des témoignages involontaires comme autant de signes des temps. A Aden déjà :

« A huit heures, j’allais à terre, mené par quatre négros qui m’avaient embarqué de force dans leur pirogue. »

Rien de vraiment raciste, notre Colonel Tournier ne fait-il pas de l’auteur un véritable missionnaire laïque, et puis négro n’est jamais qu’un adjectif à géométrie variable. Au final, ne revient-il pas au blanc de dominer ?

D’ailleurs, à part cette maladresse, notre rédacteur ne démontre pas d’autres attaques sur ce terrain, tout au plus remarque-t-il de façon redondante la saleté de ces gens qui vivent avec leurs animaux. N’aurait-il pas fait de même à la rencontre de la France profonde ? De toute façon, Lucien de Reinach a le regard porté vers son nombril natal. Il passe son temps à décrire ses repas et l’organisation des réceptions destinées à accueillir une personnalité européenne dont il n’oublie jamais de donner le nom, alors qu’il se contente des titres ou fonction des locaux. La colonisation est un ascenseur social qui vous permet de fréquenter du beau monde et l’écrire à la famille prépare la notoriété de demain, lorsqu’on reviendra au pays tout auréolé par la fréquentation de quelques  gloires reconnues et connues. Mais on suppute, car de sa famille on ne sait rien et de lui pas grand chose. Il écrit aux siens, mais sans jamais  nommer personne ni même  demander des nouvelles. Pas d’émotions ni de véritables confidences. Il a la froide application du scribe, et semble remplir ses pages  pour tromper l’ennui.


> Car, en fait, c’est  l’improvisation qui domine dans cette colonisation destinée à contrer l’empire britannique dans son avancée vers la Chine. Mais la France n’est qu’une bricoleuse et notre Lucien passe son temps de ci de là sans toujours connaître  le but de sa mission.  La où le british envoie ses commerçants en première ligne de la conquête et du renseignement, les frenchies jouent les sous-préfets aux champs, les réceptionnistes soucieux de l’étiquette de cette France qui éclairera le monde de ses lumières mais laissera  au commerce  allemand et anglais le soin de rafler la mise, pour se contenter des miettes de proximité.

Mais, bien sûr, le commerce est vénal et n’a pas les grandes ambitions humanistes, et notre témoin ne s’offusque en rien de la présence des concurrents :

« Mon voisin de droite est un grand tailleur anglais à la mode de Hong-Kong,… mon voisin de gauche Anglais également  est un ingénieur d’une maison de Rochdale près de Manchester envoyé pour poser la machinerie dans la première filature de coton qui va être installée par Bourgoin-Meiffre. »

Rien sur Numa Bourgoin-Meiffre qui fut pourtant un véritable entrepreneur et membre de la chambre de commerce d’Hanoï. Une occasion manquée.

 

> Dans ce nombrilisme génétique, pas question de trop regarder ce monde de sauvages. Pas même un véritable regard sur ce milieu hostile et dangereux, tout au plus quelques remarques.

« Nos lao construisent des abris et des lits avec des branches. Cette dernière précaution m’étonne mais quand je vois un tas de sangsues ramper auprès de moi, je comprends… »

et quelques mentions de tigres mangeurs d’homme. Pas d’araignées ni de serpent tout juste quelques cafards.

Notre voyageur n’a rien du poète non plus,  il n’y a qu’à voir ses descriptions enflammées : « A Phnom-Penh le grand bouddha sur la hauteur est très bien. »

Ou encore :

« Après le déjeuner nous entrons dans la baie d’Along. C’est évidemment un joli site mais on exagère la beauté… »

 

> Il faudra attendre que notre fonctionnaire devienne vaccinateur pour le voir s’animer. Bien sûr, il en profite pour jeter ce regard méprisant sur les superstitions  locales, sans doute une réaction plus monothéiste que laïque, mais au moins, cette fois, il nous semble enfin occupé et peut-être même enfin  utile. Il  faudra aussi attendre la page 94  pour qu’il nous situe  le contexte général de la colonie indochinoise. Encore ne nous fait-il le service minimum.

« Ban-Muong est le dernier poste militaire du Mékong, c’est aussi la limite du Laos cochinchinois. Il faut dire qu’au point de vue administratif on a divisé le Laos en trois tranches : le sud appartient à la Cochinchine, le centre à l’Annam, et le nord au Tonkin. »

 

> Alors, la question qui se pose est de savoir ce que peut nous apporter un tel récit  ?

D’abord nous y trouvons des repères utiles permettant du juger du coût de la vie, ou en l’occurrence ici, d’une vie

« Le sous-lieutenant Bocquel acquit pour cinq piastres la liberté d’un esclave annamite, prisonnier des laotiens depuis cinq ans. » En prime un petit coup de Thénardier « La femme du propriétaire n’est pas contente…Elle craint seulement qu’en cas de fuite dudit esclave, nous venions lui réclamer cinq piastres. »

Ce genre de remarque est une mine d’information avec une multitude de petits détails de ce genre qui servent souvent à établir des repères.

Mais pour le principal,  nous avons répondu dès notre introduction. Au travers des non-dits, des oublis, des ignorances, mais aussi du style employé,  nous découvrons la mentalité d’une époque en V.O. Nous y subodorons une colonisation toute en affrontement qui est la marque de rapport social français. D’ores et déjà, nous  pouvons comprendre que l’aventure coloniale est vouée à une courte carrière qui va s’achever dans de douloureuses et irréversibles ruptures à peine soixante ans plus tard.

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :

> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Etes-vous intéressé par les témoignages historiques comme Lettres d’Indochine ?


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One Response to « Lettres d’Indochine », de Lucien Reinach

  1. SAINT-LUC dit :

    Remarquable critique qui nous fait toucher du doigt deux élements importants:
    - la France fut championne du bricolage en matière de colonisation: éternelle donneuse de leçons, ses habitants se croyaient immédiatement supérieurs, regardaient le nouveau monde qui les entouraient « avec des pincettes », persuadés de prime abord de l’excellence de leur civilisation. Détestable…
    - les anglais étaient aussi, voire plus, sensibles à l’étiquette que les français, mais eux poussaient en avant leurs commerçants. Rien n’a changé de nos jours,ça va même de mal en pis: l’industriel, parce qu’il fait de l’argent, n’est évidemment pas fréquentable…
    Idée à soumettre à l’éditeur de ces lettres: pourquoi ne pas associer dans un livre à paraître les lettres « brutes » de Lucien de Reinach et le commentaire d’Arribat resituant la lettre dans sa perspective historique ?

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