« La statue », de Leon Battista Alberti

La statue

> Le livre : La statue, suivi de La vie de L.B. Alberti par lui-même, de Léon Battista Alberti, édition d’Oskar Bätschmann et Dan Arbib avec la collaboration d’Aude-Marie Certin, éditions rue d’Ulm, collection Aesthetica, 204 pages, 24 €.

> Présentation : Humaniste célèbre de la Renaissance italienne, mathématicien et géomètre accompli, Alberti est aussi l’auteur d’un De statua. Depuis 1869, date de l’unique et peu fidèle traduction française de l’ouvrage, ce texte important, ici présenté dans une édition critique bilingue, était resté inédit – tout comme La Vie d’Alberti par lui-même publiée ici pour la première fois, avec quelques lettres. Au fil du volume, le portrait de l’un des artistes et des penseurs illustres de la Renaissance.

[Cette critique a été rédigée par Thierry Guinhut, auteur du blog Thierry Guinhut Littératures que nous vous invitons à découvrir]

 

> Alberti, l’homme universel

Existe-t-il une œuvre d’art parfaite ? Encore est-il possible d’en imaginer les canons, les proportions, si variables, dit-on, sont-elles selon les aires culturelles… A la Renaissance, une telle ambition était non seulement souhaitable, mais réalisable. C’est ainsi que l’italien Alberti (1404-1472) s’ingénia à penser la vérité et la beauté de l’œuvre artistique.

De ce grand humaniste, curieux des arts et des lettres, il est plus que justice que la collection « Aesthetica » publie deux inédits en français, hors une infidèle édition de cette Statue en 1869. En effet, la Vie d’Alberti par lui-même avait échappée à la sagacité des traducteurs. Un comble, quand on pense à la renommée des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes de Vasari, dans laquelle celle d’Alberti est passablement erronée. Outre ses textes célèbres sur la peinture et l’architecture, La Statue (1464) est un traité majeur, écrit en latin, qui systématise ses recherches sur la proportionnalité.

Alberti propose aux sculpteurs une méthode rationnelle, dans le cadre d’une nostalgie et d’une redécouverte de la statuaire antique, jusqu’à pouvoir réaliser des œuvres colossales. La figure humaine doit pouvoir retrouver ses justes, voire idéales proportions. Ainsi, procédant de la découverte des images de la nature, l’art devient imitation. Pour venir en aide à l’artisan autant qu’à l’artiste, le théoricien imagine des instruments : « l’exempède » (règle graduée), les « équerres graduées » et un « définisseur » (disque posé sur le sommet du corps et permettant d’en mesurer les parties proéminentes).

Ces travaux auront une large influence : de la Renaissance italienne à Dürer, jusqu’au classicisme. Reste qu’au-delà de la technique de reproduction du réel, l’art doit être synthèse et imagination ; c’est là, peut-être, la conscience et la limite d’Alberti. Le beau, selon lui, s’obtient non par la quête d’une idée platonicienne, mais, ainsi que le précise Dan Arbib, par la « moyenne proportionnelle ».

Quant à sa « Vie », elle a non seulement un intérêt historique et esthétique, mais aussi générique. Cette première autobiographie moderne, quoique à la troisième personne, n’est guère rousseauiste puisqu’elle ne s’embarrasse pas toujours de la vérité. Les qualités surhumaines qu’il s’attribue sont de l’ordre de l’hyperbole. Celui qui ajouta à son patronyme le prénom léonin de Léon, nous livre sa bibliographie, ce en cohérence avec cet élégant auto-éloge : « Les lettres, dont il se délectait tant, lui semblaient des bourgeons en fleur très parfumés, au point qu’à peine la faim ou le sommeil le pouvaient arracher à ses livres ». « Difficiles ascensions en montagne » et emploi « des chevaux et des instruments de musique », rien ne manque à sa formation. Dans la tradition de Plutarque décrivant les vertus d’un homme illustre de l’histoire grecque, il est le héros de l’humanisme, celui qui accomplit des prodiges en peinture : « des œuvre inouïes et incroyables pour les observateurs, qu’ils ne montraient qu’à travers le minuscule trou d’un petit coffre, où elles étaient enfermées. On y pouvait voir des montagnes très hautes et de vastes provinces »… Il livre le catalogue de ses bons mots, comme d’imparables exempla, précieux et vaniteux réceptacle d’un estimable comportement moral, bien que le lecteur d’aujourd’hui y voit parfois le sexisme courant et autant d’estimable philosophie que de douteuse superstition : « dans ses prédictions, il alliait la sagesse à la connaissance et l’esprit aux arts divinatoires ». Il s’agit moins alors d’une narration rétrospective que d’un portrait moral. Les historiens d’art, comme Buckhardt, ont vu dans cette autobiographie le « modèle de l’uomo universale renaissant ».

Illustré par des gravures venues des éditions anciennes, brillant autant par sa rigueur de son édition que par la clarté de ses préfaces, postfaces et appareils critiques, cet ouvrage savant offre un irremplaçable regard sur l’humanisme et la Renaissance italienne.

 




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