« La femme au rasoir », de Jean-Claude Vian

La femme au rasoir

> Le livre : La femme au rasoir , Jean-Claude Vian, Société des Écrivains, 254 pages, 19 €.

> Le pitch : 2004.  Alan Davignon part en Afghanistan pour couvrir les premières élections libres. Sa femme ne supporte pas cette décision… Débute l’aventure d’un homme dans un pays où les massacres continuent de faire rage.  Propulsé sur la scène médiatique grâce à une photo, Alan ouvre les yeux sur la société où l’image dicte sa loi : sa photographie alimente la presse du monde entier, mais que reste-t-il de la détresse de cette Afghane en deuil, « la femme au rasoir ».

[Cette critique a été rédigée par Paikanne, auteur du blog Le monde de Paikanne que nous vous invitons à découvrir]

 

> Une lecture véritablement prenante, bouleversante, une écriture poétique et majestueuse. J’ai d’emblée été happée par les mots de Jean-Claude Vian que j’ai découvert ; un grand merci !

Le roman est divisé en trois parties : la première évoque le départ inespéré d’Alan vers l’Afghanistan.  Il n’est pas photographe mais chance lui est donnée d’œuvrer comme tel.  Il pressent qu’il est là question d’une de ces occasions qui se doivent d’être saisies sous peine, dans le cas contraire, de sombrer sous les regrets sa vie durant.  La deuxième raconte son retour à Paris alors que LA photo a fait le tour du monde, le désignant d’ores et déjà comme inévitable futur lauréat du World Press Photo.  Enfin, la troisième dépeint les conséquences inattendues (ou pas ?) de ce cliché sur la vie désormais irrémédiablement autre d’Alan.

Le récit gravite autour de cette femme, ou plus exactement de l’image de cette femme, qui devient du jour au lendemain, à son corps défendant (et défendu !), le point de mire du monde entier, jetant en pleine lumière de l’éblouissant soleil afghan ce visage de douleur.

Impossible d’en dévoiler davantage sous peine d’en dire trop ; il faut découvrir le cheminement intérieur d’Alan, par touches successives, grâce au pittoresque des mots…

« Mais cette impression d’avoir vécu à la vitesse de la poussière, dans des tourbillons divers comme un sac en plastique vide qui virevolte dans l’air. » [p. 41]

« Lumière orangée du soleil qui colore les pages du carnet et rend mon écriture presque violette avec des reflets dorés.  Je suspends ma lecture.  Impression rêveuse.  Appel à la prière du soir, voix enluminée du muezzin. […]  Je me laisse porter par  voix du monde, étrangère et si familière.  J’égrène le chapelet de mes jours dans mon carnet noir.  Le soleil couchant me sert de marque-pages. » [p.43]

J’ai vraiment savouré la plume de l’auteur qui arrive à nous faire ressentir la chaleur oppressante, la lumière aveuglante, le vent de poussière et de sable qui s’immisce dans les moindres recoins, les couleurs chatoyantes… Les phrases sont le plus souvent courtes, nerveuses, incisives mais tellement porteuses de sens.  L’Alan qui prend l’avion la première fois vers Kaboul entreprend une quête de lui-même, pressentant que ce qu’il nomme sa vie n’est peut-être pas la sienne.

« Mais justement !  C’est à cause de cette vie en acajou ciré que j’ai envie de partir, de me tirer, d’aller brûler mes chaussures ailleurs, de cracher tout ce désamour qui m’entoure. » [p. 11]

« Pour le moment, je suis sur cette piste de terre battue qui m’a permis de sortir de l’autoroute, après je verrai.  Je vais commencer par garer la voiture, là, sous ces arbustes, je continuerai à pied, passer par le petit col entre les rochers ocre et puis, j’aviserai derrière.  Pourquoi s’en faire toujours ?

Marché une petite heure.  Les pierres sont de la couleur du soleil, mais poussiéreuses, ternies, elles s’effritent.  J’arrive à proximité des quelques maisons de terre que j’apercevais depuis un moment.  J’ignore le nom du lieu.  Pas envie de déplier la carte avec tout ce vent.  Sur le côté d’une maison en torchis, une paysanne surprise, le visage découvert.  Sa main couleur de terre cuite ramasse du sable dont elle se sert pour frotter une gamelle noire et cabossée. » [p. 31-32]

À noter que de temps à autre, le narrateur adresse un clin d’œil au lecteur, lui proposant de noircir l’une ou l’autre partie de page avec « le stylo de la cuisine »…

Histoire d’une « rencontre » percutante… Un superbe texte à découvrir…

 

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :

> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Avez-vous été séduit(e) par les extraits de La femme au rasoir ?


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