« Gala Strip », de Gala Fur

Gala Strip

> Le livre : Gala Strip, de Gala Fur, La Musardine, 206 pages, 16 €.

> Présentation : Gala, jeune femme cultivée, raconte ses expériences de dominatrice sadomasochiste dans et autour de Paris. L’univers codifié de la soumission et de ses accessoires n’a pas de secrets pour elle ; un nouveau défi se propose cependant à elle en la personne de l’énigmatique Chris, chanteur à succès qu’elle cherche à cerner. Le lecteur suit l’héroïne dans cette nuit des pratiques sexuelles alternatives.

[Cette critique a été rédigée par Paul Sunderland, auteur du blog Sous le ciel de Sunderland]

 

>Le texte principal du volume est encadré d’une préface et d’une série d’entretiens entre Gala Fur et Pierre Bourgeade, peut-être comme s’il fallait prendre certaines précautions devant le sujet traité. On a bien entendu envie de dire qu’il s’agit de sexe, et uniquement de sexe, cependant il me semble que ce serait là commettre une grossière erreur. Il faut immédiatement préciser que la préface et les entretiens désignent plus ou moins directement l’intrigue comme une fiction. D’autre part, ces propos d’une grande maturité désamorcent toute confusion malheureuse, ou plus exactement le risque du détournement de sens le plus évident : Gala Strip serait un livre grivois, un bouquin de cul niveau Salut les bidasses. Or, il n’en est rien.

Notre humanité a toujours vécu dans la lecture et l’écriture, la réception du Logos (ainsi que sa production par analogie) est notre spécificité ontologique. Les cycles historiques nous montrent des civilisations au sein desquelles le façonnement du monde et des corps appartenait à un ordre rituel dont la fixation (à hauteur de vue humaine) garantissait la légitimité et la stabilité des aires culturelles concernées. Tatouages, codes vestimentaires, circoncision, scarifications, chants, danses, autant de textes signifiant que l’Homme ne voulait pas se couper de sa source, malgré sa Chute dans la matière. La situation est évidemment très différente dans notre post-modernité : le chancellement des Eglises et, d’une manière générale, des corps spirituels constitués, la prolifération d’un Occident désaxé vont de pair avec un individualisme grandissant, c’est-à-dire l’exacte inversion d’un monde traditionnel. L’être humain n’en est pas moins en recherche constante de la Plénitude Perdue (ou temporairement éloignée ?), même s’il n’en a pas toujours conscience.

Ces réflexions très sommaires sur un sujet quasi-inépuisable peuvent de prime abord surprendre lorsqu’il s’agit de lire le compte-rendu d’un roman portant sur les pratiques sadomasochistes. Pourtant, le livre de Gala Fur est, selon moi, un exemple remarquable de la situation dans laquelle notre humanité terminale est plongée. S’agit-il là de pessimisme ? Pas nécessairement : ce qui me frappe en premier lieu dans Gala Strip, c’est la récurrence, au milieu de détails d’un érotisme extrêmement élaboré, de références à la religion, la spiritualité et au ritualisme d’une manière générale : « pénétrer cet homme était de l’ordre de la cérémonie », « la tablée de moines telle une réduction de la Cène, six hommes et une intruse, que la figure Chris(t)ique visait à mettre en échec », « ce Chinois frêle maîtrise un art longtemps gardé secret, à l’image du SM », « ses yeux adolescents croyaient encore à l’accessibilité du Graal. Son expression confiante évoquait ces héros grecs de la mythologie, prêts à accomplir un exploit », etc. Il ne s’agit pas de grossièreté, le malaxage de la viande vivante, ses techniques, ne sont pas de mise : la protagoniste éprouve une « aversion pour la pornographie ».

Le monde est soumis à la loi du binaire : mon amour, mon ennemi. Au milieu du déboulonnage général des traditions séculaires (du moins en Occident), l’énergie qui pousse à dépasser cette division (et tous ses avatars) est encore bien présente, bien active. Elle se déploie à présent dans des pratiques qui ne sont pas sans évoquer la chasse, le duel amoureux (« - Qu’est-ce qui t’excite, toi, dans tout ça ? – Sa résistance. »), le jeu de l’oie : tension permanente, avancées, reculs (« La séduction, la magie et le mystère comptent parmi les aspects du SM qui m’enchantent. »). C’est ainsi que j’ai lu Gala Strip, dont le titre même peut évoquer, par déformation, cette idée de quête : Gala Strip est aussi Gala’s Trip (« le voyage de Gala »). Réécriture du monde, des corps, sortie des impasses relationnelles surgelées, faisandées.

L’héroïne, cependant, ne sait pas qu’elle s’est lancée, avec encore plus d’intensité qu’elle ne le soupçonne, à la recherche du Prince Charmant, du Bel Amour, du moins ne l’exprime-t-elle pas ainsi. Mais tout de même. Chris, le chanteur, est à la fois transparent et mystérieux, soumis et cependant inaccessible (contrairement aux autres hommes), présent de manière invisible y compris dans les moments où elle ne se trouve pas en sa compagnie. Gala elle-même s’offre sans se trahir, comme dans cette remarquable scène lesbienne à l’intérieur d’une voiture entourée de clochards, la nuit sur une aire d’autoroute. Un passage d’une beauté à la limite du fantastique, mais aussi la preuve d’une immense et pure charité (l’héroïne parle ailleurs de ceux qu’elle appelle ses « patients»).

La quête de Gala aboutira à son inéluctable conclusion, que je ne me permettrai pas de vous préciser. Le lecteur est aussi appelé à l’effort, à la reprise de ses vieux réflexes culturels : les contes, les symboles, ne sont pas exclusivement destinés aux enfants. C’est l’étrange paradoxe de ce livre que de vouloir nous faire retrouver une sorte d’intemporelle juvénilité en partant de pratiques BDSM. Nous devons laisser là notre infantilisme (c’est assez différent), passer au feu d’une certaine forme d’initiation, savoir regarder au-delà des seuls horizons de la chair, mais en sillonnant celle-ci. Le rituel, la théâtralité s’intègrent à cette école (« ce genre de fantasme doit être mis en scène »), ils canalisent un feu qui, sinon, se révèlerait par trop stérile et destructeur, ou perdu dans des options culturelles considérées comme un galvaudage bienséant (« Comment aurais-je exprimé ma révolte politique et métaphysique ? Privée des jeux SM, je crains fort que le tai-chi n’aie sur moi l’effet d’un sédatif comparable au bromure »).

Hormis quelques pains (la chanson d’Elvis n’est pas Are You Lonely Tonight ? mais Are You Lonesome Tonight ?, « ère de repos »), l’écriture de Gala Strip ne manque pas d’élégance, loin de là. La fluidité du style, la scansion euphonique des phrases permettent l’approche intéressante d’un univers dont bien des gens ne sont pas familiers (c’est mon cas), en dépit de l’obscénité facile que le BDSM suscite chez le beauf de base (ce n’est pas mon cas). Les éditions de la Musardine sont d’ailleurs connues, à juste titre, pour la grande qualité de leur ligne éditoriale. Je recommande donc la lecture de ce roman.

 

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :

Print FriendlyImprimer

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

You can add images to your comment by clicking here.