> Le livre :Feu de Sarments, de Denitza Bantcheva, éditions du Revif, 322 pages, 20 €.
> Présentation : Lorsque Estelle Gaquin revient à Saint-Emilion pour les obsèques de sa mère, elle ne s’attend aucunement au nouveau drame qui va éclater sous peu, ni au rôle qu’elle sera forcée d’y jouer – alors qu’elle n’a qu’une hâte : repartir du Bordelais où tout le monde se rappelle le scandale dont elle a été l’héroïne vingt ans plus tôt… En racontant les rivalités qui ont animé son microcosme, la narratrice fait ressortir, derrière les conflits et les mécomptes d’une famille de propriétaires viticoles, les éternels enjeux de pouvoir et de possession.
[Cette critique a été rédigée par Gourmandizalire, auteur du blog Gourmandizalire que nous vous invitons à découvrir.]
> Ce roman relate l’histoire d’Estelle Gaquin, qui à la mort de sa mère, retourne dans sa région natale du Bordelais où sa famille possède une propriété viticole : le domaine de Cursol. Elle y revient avec d’autant plus de difficulté qu’elle y a été, plus jeune, l’objet d’un scandale : sa relation particulièrement charnelle avec un homme marié, Quentin Lavelle, s’est soldée par un avortement et des relations plus que refroidies avec les membres de sa famille… Estelle ne souhaite donc pas s’attarder à Saint-Emilion. Aussi, sa surprise est complète quand son père annonce à tous qu’il souhaite que ce soit elle (et non sa sœur aînée, Jicky ou son frère Xavier) qui reprenne les rênes du domaine familial.
Dès cette annonce, les rivalités refont surface, chacun montre son vrai visage, et pourtant l’indulgence est de mise tout au long du récit : celui-ci est, en effet, relaté à travers le regard d’Estelle qui s’abstient de juger ses semblables, ayant été elle-même l’objet de trop nombreux ragots du tout Bordeaux. Cependant, la protagoniste, au départ toujours prompte à s’octroyer les torts, va à force d’introspection et de questionnement, prendre conscience que son entourage a ses propres faiblesses.
Et c’est là, justement, la force de ce roman : les personnages ne sont pas manichéens, le récit ne tombe en aucun cas dans la caricature d’un milieu social mais tente de démêler, au travers des rancœurs et des enjeux de pouvoir, les relations qui unissent cette famille : le roman s’épaissit, les personnages perdent de leur clarté et les rivalités mettent en avant les failles et les forces de chacun. Si, au premier abord, Estelle semble l’âme fautive de la maisonnée, chaque membre de la famille se voit tomber de son piédestal – y compris le jeune frère pour qui la protagoniste a beaucoup d’affection.
De même, sa relation avec Quentin Lavelle, dont l’érotisme et la poésie troublent les pages de ce récit, n’est pas aussi simple que l’on pourrait d’abord l’imaginer : l’attente, le doute, les médisances, le pouvoir qui a priori vont à l’encontre des désirs du couple, donneront, en fait, une profondeur et une sincérité confondante à cette passion attisée sans nul doute à la manière d’un feu de sarments.
Mais le personnage principal de cette histoire n’est pas Estelle Gaquin, ni même sa relation avec Lavelle : l’héroïne de ce roman est la région bordelaise et son microcosme traitées à la fois avec sévérité et beauté. Sévérité de cette vie provinciale et de ses ragots qui influent avec un certain fatalisme sur les choix et le sort de nombreux personnages. Beauté d’un terroir et de ses traditions, luminosité des vignes et ivresse du vin.
Pour ce qui est du style de l’auteur, mon bémol se place au niveau des phrases très (trop !) longues (jusqu’à parfois deux pages sans voir un point !) qui empêchent quelque peu la fluidité du récit. De même, les dialogues insérés à même les phrases ne permettent pas de dynamiser le texte comme il le faudrait. Enfin, le récit en « je » est parfois contredit lorsque la protagoniste fait référence à elle-même en parlant d’Estelle, ce qui donne au personnage une certaine confiance en soi qu’elle n’a pourtant pas l’air d’éprouver…
> Extrait :
« Et les vendanges commencèrent, par un matin frais et voilé comme ils le sont vers la fin septembre à Saint-Emilion, sous la belle lumière qui revêt d’or les règes embuées, avec la gravité, l’émoi qui sied aux moments importants, et l’impatience de la troupe réunie devant la maison pour recevoir les premières instructions du patron – même quand on a la tête à autre chose, on se retrouve bientôt pris par le rite qui s’accomplit là, bien plus solennel qu’une procession, par étapes réglées comme un spectacle. Voici les coupeurs qui se dirigent entre les pieds de vigne vers l’endroit où les premières grappes vont tomber dans les paniers, et l’on se demande toujours, une fois de plus, si c’était le bon jour pour commencer (un mauvais choix vous gâche le travail de toute une année), mais, ça y est, c’est parti, et on se réjouit à voir les hottes bien remplies des porteurs, tout ce raisin qui va se déverser dans la remorque garée au bout des règes, pour le premier tri – faute de pouvoir rester à regarder le spectacle comme à l’âge ou j’aurais supplier qu’on me laisse trier avec les femmes assises sous le dais de la remorque, nimbées de gloire par cette haute position et par l’air sourcilleux qu’on prend à faire un travail de précision, puisque je devais désormais circuler en maîtresse de maison, entre la cuisine et le réfectoire, je trouvai quand même des moments propices pour aller voir comment cela se passait, du côté de l’allée où les trieuses (six filles inconnues) avaient déjà le visage en sueur, les gestes bien rodés et l‘expression absente que vous donnent les efforts minutieux – la pause café de dix heures et demie serait la bienvenue, quoiqu’elles fussent sans doute trop absorbées pour y penser – , et je suivis le tracteur à la benne pleine de merlot vers le cuvier devant lequel on pouvait admirer la machinerie luisante, dégoulinante et trépidante, où le second tri se faisait dans un boucan infernal (…) : à l’entrée, la table vibrante où les grains sautillaient en roulant vers l’érafloir, puis la table à nouveau bordée de trieurs, quatre femmes et deux hommes qui s’échinaient pour rester dans le rythme sans rater une queue de rafle (les baies défilent à toute vitesse, les vibration vous brouillent la vue, le vacarme bat la mesure comme pour vous enfoncer dans la tête l’idée que l’humain ne saurait suffire à la tâche), puis le fouloir, et enfin – là, les choses commencent à prendre une tournure délicate, sinueuse, presque voluptueuse, quoique ce soit un appareil bien laid – la pompe à queue de cochon, où la vendange passe en pulsations lentes dans le tuyau souple, façon reptile repu, qui la conduit vers la cuve en douceur. Tout embaumait, les effluves du raisin foulé, d’humus et de rafles fraîches remplissaient les chais du parfum qu’on savoure comme une récompense (…). »
> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :
> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Vous a-t-elle donné envie de découvrir Feu de sarments ?