« Ecris, Papa, Ecris », de Elie Rozencwajg

Ecris, Papa, Ecris

> Le livre : Ecris, Papa, Ecris, de Elie Rozencwajg, éditions de La Presse Nouvelle,  228 pages, 25 €, en vente auprès de l’éditeur. Pour en savoir plus : le site de Jean Golgevit, petit-fils de Elie Rozencwajg.

> Présentation : Elie Rozencwajg, né en 1888 dans l’Empire tsariste, rappelle ici ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, placées sous le signe d’une éducation juive particulièrement religieuse. Au-delà sa tendresse et son humour, sa lucidité un peu amère explique comment et pourquoi il devint un laïc convaincu. En notre époque hantée par les spectres théocratiques, ces pages sont à lire certes pour leur poésie et leur fraîcheur mais surtout pour le message, fait de tolérance mais aussi de fermeté, qu’elles contiennent.

[Cette Critique a été rédigée par Woland sur le blog  Les Manuscrits ne Brûlent Pas que nous vous invitons à découvrir]

 

> Certains peuples possèdent, dit-on, plus que d’autres, le sens de l’auto-dérision. Parmi eux, on ne saurait nier au peuple juif d’apparaître dans les meilleures places du classement, sans doute parce que, pour nombre de ceux qui lui appartiennent, ce surnom de « Peuple élu » par un dieu notoirement jaloux et caractériel se révèle, depuis tant de siècles, bien lourd à assumer. Alors, il faut pouvoir sourire, rire et se moquer : cela aide non seulement à vivre mais aussi à prier – et même à survivre à la prière.

Survivre à la prière est une expression que le lecteur associera pour toujours à Elie Rozencwajg et à sa jeunesse passée au beau milieu du sthetl, c’est-à-dire dans l’une de ces petites villes de la Pologne orientale – alors placée, rappelons-le, sous la domination russe – où les Juifs vivaient entre eux et où l’on ne parlait guère que le yiddish. Cette enfance et cette jeunesse, pourtant, ne furent pas plus tristes que celles de ses camarades. Simplement, son père, Moyshe, était ce que Rozencwajg nomme « un juif pieux. » En d’autres termes, un homme qui pratique à la lettre la religion de ses pères, un homme pour qui « religion » rime avec « tristesse » et « rigidité », un homme enfin dont la suprême ambition est de faire de ses trois fils des rabbins, de même que, chez les catholiques, les parents du XIXe siècle rêvaient de voir leurs rejetons finir soit au séminaire, soit dans un couvent.

Quelle plus grande gloire pour les pratiquants obsessionnels de tous horizons, que d’offrir à Dieu la chair de leur chair ?

Pour devenir un rabbin et, mieux encore, un bon rabbin, il faut étudier les différents écrits bibliques, toujours ces écrits-là et rien que ces écrits-là. Ce qui revient à dire qu’il n’est pas question, pas plus pour le jeune Elie que pour l’un ou l’autre de ses frères, de se rendre à l’école publique, instaurée gratuitement par l’Empire tsariste afin de mieux intégrer les populations polonaises. Pour leur père, apprendre le russe ne leur servirait à rien, ce serait non seulement une perte de temps mais une véritable insulte faite à Jehovah.

Et ce sont mille et une petites scènes, de joie ou de tristesse, que nous rapporte un Elie Rozencwajg depuis longtemps adulte et qui écrit à Bruxelles, pour tenter d’oublier cette guerre qui lui a pris deux de ses propres fils – l’un fusillé par les Nazis dans la capitale wallonne et l’autre mort dans un camp de concentration. Sous la tendresse et l’humour dont l’homme ne se départit jamais (le chapitre intitulé « Jours redoutables » et qui décrit la célébration du Yom-Kippour vaut son pesant de gaieté et d’autodérision), au-delà la poésie indéfinissable qui enveloppe ce monde depuis si longtemps disparu et que nous ressuscite le fil d’une mémoire elle aussi envolée à jamais, on sent l’amertume et le regret d’avoir dû accepter que son père lui confisque, pour flatter son orgueil personnel, toute un pan de son existence. C’est ce que je retiendrai de ce petit livre simple, sans prétentions, rédigé en un style qui, par-delà la traduction, parvient à nous restituer une partie de la beauté et du piquant de la langue yiddish.

Après lecture, ce n’est pas sans une certaine mélancolie qu’on range ce livre dans sa bibliothèque. Curieusement, pour peu qu’on ait soi-même pas mal de reproches à faire à la religion dans laquelle on est né, on se trouve soudain très proche de ce vieux monsieur juif qui nous a pourtant quittés au début des années cinquante et dont tout apparemment – culture, époque, religion – nous sépare. Et l’on se prend à rêver à ce qu’il aurait pu écrire si, seulement, son père avait respecté sa nature d’enfant vif, curieux de tout et attiré par les livres et la poésie …

 

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait : .

> Ecris, Papa, Ecris est en vente directement auprès de l’éditeur.

 

> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Vous a-t-elle donné envie de découvrir les souvenirs de Elie Rozencwajg ?

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2 Responses to « Ecris, Papa, Ecris », de Elie Rozencwajg

  1. Lydia dit :

    Une belle critique qui donne envie de s’attarder sur cet ouvrage.

  2. Les Editions de la Presse Nouvelle dit :

    Le titre original est : « Shrayb, tatechi, shrayb »

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