« Diplomate en Lettonie – Carnets de Jean de Beausse, premier secrétaire de l’ambassade de France à Riga, 1938-1940″

Diplomate en Lettonie

> Le livre: Diplomate en Lettonie – Carnets de Jean de Beausse, premier secrétaire de l’ambassade de France à Riga, 1938-1940, éditions Broché,  288 pages, 24 €.

> Présentation : Jean de Beausse fut premier secrétaire de l’ambassade de France à Riga entre 1938 et 1940. Son journal est un témoignage de premier ordre, qui relate de l’intérieur l’effondrement de la Lettonie, mise sous tutelle puis brutalement annexée en 1940 par l’URSS de Staline, en vertu du pacte germano-soviétique d’août 1939. Abondamment illustré de magnifiques photographies d’époque, inédites, prises par Jean de Beausse lui-même, ce livre témoigne des efforts d’une jeune nation pour sa survie, dans un contexte international dramatique…

[Cette critique a été rédigée par Arribat, auteur du site Avatarpage et dont vous pouvez retrouver l'ensemble des critiques sur Amazon]

 

> Jacques de Beausse nous livre le contenu du journal tenu par son père  premier secrétaire de l’ambassade de France à Riga de mai 1939 au 13 septembre 1940.  Un thème bien confidentiel qui risque de n’intéresser  que le cercle restreint des proches ou les férus de l’histoire des pays baltes ? Ces  préjugés hâtifs sont ici  balayés par un récit qui nous apprivoise rapidement.

Dans un style proche du  documentaire, l’auteur observe la situation lettonne, abandonnant  parfois à des remarques anodines ou décalées le soin d’éveiller notre curiosité. C’est effectivement  l’étonnement qui nous frappe quand on note le peu place accordé à des événements majeurs. Ainsi à la date du 1er septembre 1939 nous pouvons lire :  « Nous venons en effet (…) de déclarer la guerre à l’Allemagne (…) Le ministre est affreusement déprimé. »  On en saura pas plus. Tout aussi inadaptées ces remarques du 23 janvier 40 : « Le colonel insiste toujours pour le prompt départ des femmes et des enfants.(…) A vrai dire je suis beaucoup plus préoccupé de ski que d’évacuation. La neige est excellente. » A cette date la débâcle de mai 40 est consommée, Pétain est en poste et rien ne transparaît. Flegme diplomatique ?  Obligation de rester discret ? Passages embarrassants pour la postérité, supprimés ? Rupture des communications et isolement de la délégation ? Mystère.

Vers la fin du mandat  on sent monter une certaine fébrilité. Encore s’agit-il de préoccupation toutes matérielles, obtenir des papiers, et surtout – et au sens totalement propre – de  sauver les meubles et l’argenterie.

Le discours s’étoffe en revanche tout au long du journal dès qu’il s’agit de décrire la valse-hésitation entre l’Allemagne et la Russie pour savoir qui allait avaler les petits poucets baltes, et l’auteur devient même  truculent  lorsqu’il nous dépeint l’état de délabrement et d’indiscipline de l’armée rouge. Ainsi ces officiers russes  achetant des chaussures dans les magasins de l’armée et qui devant l’abondance de stock « reviennent une heure plus tard pour voir si la devanture y était encore, et n’auraient été convaincus de la réalité des stocks qu’après une visite inopinée à un cordonnier de quartier. »

Au fil du temps, ce journal rend parfaitement compte de la montée en puissance de la mainmise soviétique avec  la prise de contrôle de tous les rouages du pouvoir, de l’administration. Le  paroxysme sera atteint avec  les ukases régissant la vie privée, obligation de partager un appartement trop vaste, interdiction de lectures bourgeoises, de réunion, de circulation et la disparition de la presse lettonne.

Jean de Beausse quitta Riga en janvier 40, Moscou ayant annexé le pays… Pardon ! Le très glorieux et puissant camarade Staline ayant répondu à l’appel au secours du peuple letton. Désormais, la diplomatie  lettonne passera par le grand frère. La lumière s’éteint alors et il faut attendre 51 années avant de  rallumer les chandelles.

C’est à Jacques de Beausse, le fils du précédent,  que l’on doit ce rallumage des feux. Il reprend aussi le récit de son père et nous dévoile une Lettonie libérée mais fortement russifiée qui émerge du chaos. Encore sous influence, elle laisse aux Russes le soin de tenir les douanes et la police. Il lui faut tout réapprendre et même construire son propre droit. Le pire n’est pas encore écarté et, contre les décisions de Moscou, l’Armée rouge menace de rester. On mesure que le boulet du canon n’est pas passé loin.

Très rapidement, le naturel semble reprendre le dessus et Jacques de Beausse nous fait participer à ses problèmes d’aménagement. A croire que la diplomatie est d’abord une affaire de garde-meuble, d’argenterie et de réception. Mais l’histoire finit bien, pour l’instant du moins,  la politique des copains reprend tous ses droits,  et la diplomatie devient une voie – royale – de garage pour politicien recalé. Jacques de Beausse rentre chez lui,  la guerre – du moins la grande dernière –  est bien finie. Au suivant !

Une mention spéciale pour avoir inséré des commentaires éclairés rédigés par Mathieu Boisdron. Ils sont particulièrement bienvenus pour enchâsser le sujet dans un contexte historique et culturel particulièrement complexe.

Au total donc, un livre très intéressant, qui vaut par les données proprement historiques qui vont passionner les fans d’Histoire. Mais c’est surtout le  témoignage  sur la montée des périls qui pourra concerner tous lecteurs. Ces carnets nous décrivent la montée en puissance d’une dystopie plus nocive que l’imaginaire d’un  Orwell ou Bradbury.

Quant aux photographies d’époque, déclarées magnifiques par l’éditeur, il ne faudrait quand même pas pousser. Ces photos sont tout simplement nostalgiques, désuètes, argentiques, noires et blanches, souvent grises, et surtout pleines de fantômes. Photos de familles sorties d’un vieil album, photos confiées à des inconnus, afin qu’elles s’effacent moins vite comme ces souvenirs de Jean et Jacques de Beausse.

A lire sans réserve.


> Et s’il fallait mettre une note, ce serait:



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