« Culture, état d’urgence », de Olivier Poivre d’Arvor

Culture, état d’urgence

> Le livre : Culture, état d’urgence de Olivier Poivre d’Arvor, éditions Tchou, 146 pages, 9,95 €

> Présentation: Dans les années trente, en pleine dépression, l’Amérique de Roosevelt invente le New Deal, investit massivement dans la création, et assure ainsi la relance économique en même temps qu’une domination culturelle dont le Vieux Monde fait toujours les frais. Sur fond de crise et de révolution numérique, la France peut-elle encore, tête de pont d’une Europe bien timide, relever le défi, faire le pari de l’investissement et de la croissance et inventer une nouvelle donne culturelle ? Oui, assure Olivier Poivre d’Arvor dès lors que la culture redevient au cœur d’un projet politique, comme François Mitterrand l’a incarné, un véritable choix de civilisation.

[Cette critique a été rédigée par Daniel Fattore auteur du blog Fattorius que nous vous invitons à découvrir.]

 

> Sauver la France par la culture: tel est, de manière très simplifiée, le postulat de départ du livre Culture, état d’urgence d’Olivier Poivre d’Arvor. Directeur de la chaîne de radio France Culture, frère de Patrick Poivre d’Arvor, l’auteur lance, dans ce petit essai sorti aujourd’hui même, quelques idées pour permettre à l’Etat de rendre à la France une certaine place, pour ne pas parler d’une place certaine, au sein du concert des nations. L’idée a pour fondement l’idée d’un « New Deal » à la française.

New Deal ? Comparaison étonnante, a priori ! L’auteur rappelle un élément peu connu : ce programme étatique de relance ambitieux, lancé par Franklin Delano Roosevelt à la suite de la crise de 1929 aux Etats-Unis, comportait un volet culturel de grande envergure, dont les effets se font sentir aujourd’hui encore dans le monde entier. Pourquoi la France n’en ferait-elle pas autant, en mettant le paquet dans ce domaine qui, vu de loin, est encore considéré comme l’un de ses pôles d’excellence ? Cela, d’autant plus que, dans un contexte globalisé et uniformisé, la France n’aura plus que cette carte à jouer pour affirmer sa différence – et, plus largement, pour rappeler au monde entier qu’elle a quelque chose d’intéressant à lui dire.

L’état des lieux élaboré par l’auteur est pessimiste, certes, mais il comporte sa lumière d’espoir. L’auteur pointe du doigt le fait que l’on sait trop peu que la culture sera un élément clé de distinction à l’avenir. On l’ignore tellement que les budgets culturels sont en chute libre – cela, alors que les Français sont l’un des peuples du monde les plus disposés à (s’)investir dans des biens et services culturels. Enfin, le politique privilégie, et l’auteur le regrette, un certain passéisme qui donne l’impression que « ça ronronne », sur la base d’un héritage perçu comme immarcescible. Or, la révolution du numérique a, selon l’auteur, largement échappé à la France, au profit de la puissance américaine, qui tient dès lors la main en matière de culture et, plus particulièrement, de véhicules et de supports culturels. Cela, alors que la France a été aux avant-postes en matière de photographie et de cinéma… entre autres révolutions culturelles passées.

L’auteur se montre cependant optimiste parce qu’il a foi dans un peuple français qu’il présente comme avide de culture et créatif depuis toujours. Il rappelle par ailleurs que la France est en tête dans certains domaines, et qu’elle pourra, si elle s’en donne les moyens, s’affirmer à long terme comme une puissance culturelle mondiale de premier plan – à tout le moins. Parmi les forces de la France, l’auteur rappelle aussi la capacité historique de la culture française à intégrer aisément tout ce qui vient d’ailleurs, au profit de sa richesse culturelle. Fustigeant au passage un identitarisme étriqué parce qu’obsédé par une pureté de mauvais aloi, rappelant de manière cinglante le débat sur « l’identité nationale » lancé ces dernières années dans tout l’Hexagone, il considère que l’identité française ne peut être riche que de ses différences.

Dès lors, il expose une vision extensive de la culture, emboîtant le pas à François Mitterrand et citant volontiers Jack Lang. Cela, quitte à se montrer provocateur: est-on prêt à le suivre en admettant que les arts urbains, voire le tag et les graffs, sont des expressions culturelles ? L’auteur va jusqu’à proposer une refonte des institutions et des budgets alloués à la culture, quitte à ce que Paris partage un peu avec la province, quitte à ce que les milieux associatifs artistiques (on peut penser aux chorales, mais aussi à la blogosphère, milieu bouillonnant et internationalisé d’amateurs passionnés…) soient mieux lotis et mieux considérés, comme un nécessaire complément aux expressions artistiques professionnelles, plutôt que comme le produit d’un amateurisme somme toute anecdotique. La question de la langue française elle-même est abordée : la France joue-t-elle vraiment le rôle moteur que toute la francophonie attend d’elle en la matière, ou préfère-t-elle se tenir en retrait, en se servant comme d’une excuse du refus du néocolonialisme linguistique?  De manière intrigante, l’auteur rappelle que si aujourd’hui, la francophonie représente 200 millions de locuteurs répartis à parts égales entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud, il se pourrait que dès le milieu du XXIe siècle, l’écrasante majorité des francophones se trouve hors du Nord industrialisé…

Il y a, on l’a compris, un côté provocateur dans les propos de l’auteur - qui assume pleinement une position d’ouverture tous azimuts. La culture française peut-elle tout assimiler, tout intégrer ? La France est-elle encore une puissance culturelle ? Entend-t-elle se donner les moyens de le rester, alors que son statut de puissance est remis en question dans d’autres domaines (économique, technologique, militaire) ? Certes, l’auteur cède parfois au plaisir de faire du style pour le style et de filer la métaphore un peu trop loin; mais cela n’occulte pas la pertinence d’un propos qui, par-delà une brièveté qui implique la simplification et, parfois, le raccourci provocateur, devrait avoir le mérite d’ouvrir un débat trop peu présent dans les propos d’un monde politique qui a le tort de le sous-estimer. Car selon l’auteur, il est urgent d’agir !

 

> Et s’il fallait mettre une note, ce serait :



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4 Responses to « Culture, état d’urgence », de Olivier Poivre d’Arvor

  1. arribat dit :

    Bizarre! il me semblait que ce site était destiné aux livres et auteurs en manque de promotion. On ne peut pas dire qu’O.P.A soit faiblard côté assistance médiatique.
    Ceci étant dit et pour pas m’être déplacé pour rien je dois dire que j’évite cette littérature d’intellectuels qui depuis des lustres nous bassinent avec leur culture, poudre de perlimpinpin appliquée sur un chancre en phase terminale.

    Il n’en reste pas moins que le commentaire est excellent.

    • Vincent dit :

      @ arribat : je comprends votre interrogation concernant « Culture, état d’urgence », dans la mesure où nous avons eu la même ! :)
      D’un côté, les éditions Tchou étaient une petite maison d’édition à laquelle nous avons envie de donner un coup de pouce. De l’autre, Olivier Poivre d’Arvor n’était pas, effectivement, précidément en panne de médiatisation.
      Pour cette fois-ci, nous avons fait le choix d’accepter de chroniquer ce livre, mais peut-être qu’à l’avenir, effectivement, n’accepterons-nous plus que les livres d’auteurs peu ou pas du tout connus.
      Mais nous risquons de nous heurter à cette question : où placer la limite entre auteurs suffisamment et insuffisamment connus ?
      Quoi qu’il en soit, content que cette critique vous ait intéressé !

      • arribat dit :

        Je n’avais pas remarqué que Tchou était l’éditeur. Je connaissant surtout cet éditeur pour sa collection le corps à vivre qui était animée par Jacques Donnars.

  2. Lydia dit :

    Tiens, je ne suis pas la seule à avoir eu cette réaction ! Je connaissais cette édition pour son Guide de la France mystérieuse (collection Les Guides noirs).

    Très bonne critique ceci dit.

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