« Crevez charognes », d’Herbert Pastorius – 3

Crevez charognes

> Le livre : Crevez charognes de Herbert J. Pastorius, éditions de l’Abat-Jour, 294 pages, 6 € en PDF, 12 € en format papier.

> Le pitch : Polar foutraque de science-fiction nihiliste. Il pleut en permanence sur Delta-02, la plus délabrée de toutes les villes verticales, agrégat sordide de buildings d’affaires et d’immeubles en ruines ; dans un monde où les ségrégations ethnique et sociale sont de mises, la sécurité règne en maître et la violence a disparu. Une nouvelle catégorie de personnes, les vics pour victimes, sert de défouloir à la population, à condition d’y mettre le prix : leur travail consiste à subir toutes les violences possibles durant des séances rémunérées, au cours desquelles ils perdent bien souvent la vie.

[ Cette critique a été rédigée par Abettik, auteur du blog  Sf et al., que nous vous invitons à découvrir. Deux chroniques ont déjà été publiée sur Crevez charognes , celle de Karline et celle de Jenta3. N'hésitez pas à les découvrir pour confronter les points de vue !]

 

> Atmosphère, atmosphère

Quelques références cinématographiques qui me sont spontanément venues à l’esprit au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le récit serviront de fil conducteur pour évoquer l’ambiance particulière de ce roman.

 

Mad Max (George Miller, 1979), pour la violence impitoyable qui est devenue la norme dans une vision très sombre de l’avenir. Pas d’horizon lointain et poussiéreux ici, au contraire, du béton, de la pluie, les égouts comme seules perspectives. Sous prétexte d’éradiquer définitivement les crimes et en contrepartie d’une application apparemment très dure et inflexible de la « tolérance zéro » (absurde oxymore démagogique) face à ces actes violents , une sous-classe de citoyen est créée, les vics (pour victimes) qui serviront de défouloirs humains à toutes les pulsions contenues des citoyens plus fortunés. A Delta-02, la mégalopole où se situe l’action de ce livre, la loi se contente de la canaliser, de lui donner un cadre légal. Mais tout cela n’est bien entendu qu’une apparente pacification puisque le crime et les organisations criminelles prospèrent, dans cette ville organisée en districts dans lesquelles sont réparties les populations selon des règles d’apartheid sociale et ethnique. Elle en compte dix-sept, organisés en escargot, le premier, le plus riche, au centre, le seizième, le plus pauvre, à la périphérie. Le dix-septième district n’est même pas officiel: il se contente de rassembler la lie de la société dans un immense bidonville.

 

Strange Days (Katheryn Bigelow, 1995, sur un scénario de James Cameron) pour le coté urbain, pluvieux, un coté fin du monde ou plutôt, fin d’un monde. Et bien sûr, la présence d’un dispositif permettant l’enregistrement de scènes IRL [cet acronyme est absolument poétique en français] du point vue subjectif, combinant visuel et émotionnel, de celui qui l’a vécu. Les caps (pour capsules) de Crevez Charognes sont les SQUIDs (Superconducting Quantam Interface Device) de Strange Days. Dans les deux cas, elles ont un rôle ludique, parfois, pornographique, souvent, pervers (meurtres, viols, …), pour les plus recherchées.  Dans ce roman, elles occupent une position centrale dans l’intrigue, mais, chut, vous le découvrirez par vous-même.

 

L’armée des 12 singes (Terry Gilliam, 1995, d’après le film La Jetée de Chris Marker) pour l’ambiance glauque, celle des scènes qui se déroulent dans l’avenir d’où part le voyageur temporel. Glauque, c’est l’adjectif qu’on accole immédiatement à la lecture des premières pages de Crevez Charognes. Le récit se déroule successivement du point de vue de deux protagonistes, Philipp Lester Scott, et Garrett Wallace, deux vics tout en bas de l’échelle sociale. C’est leurs voix, leurs mots, qui sont rapportés tout au long du roman. Le film et le livre partagent aussi une construction temporelle complexe.

Crevez Charognes est composée de deux parties distinctes, elles-même construites sur les récits entremêlés des deux héros, chacun appartenant à une ligne temporelle différente. Vous suivez ? Tant mieux, accrochez-vous, ça se complique. Une singularité dont je tairai la nature conclut la première partie. Dans cette partie, la ligne de Phil reprend plus ou moins chronologiquement les évènements qui l’y ont mené, celle de Garrett décrit ce qui a suivi cet évènement (et qui y l’on ramené six mois plus tard). Dans la seconde partie, Phil continue sur sa ligne temporelle tandis que Garrett revient sur son parcours et sur ce qui l’a amené jusqu’au début du roman, le T0 de la ligne de Phil.

Enfin, quelque chose dans ce genre puisque les deux récits sont aussi noyés dans des digressions vers leur futur ou dans leur passé relatifs, à la manière parfois incohérente des longs récits oraux. Finalement, on comprend quand même assez rapidement que, suite à un quiproquo malheureux, Phil et Garrett se retrouvent en possession d’un médaillon recherché par l’ensemble des clans mafieux en présence et qui n’auront de cesse de les poursuivre afin de leur faire cracher le morceau.

 

> No future.

Crevez Charognes n’est pas un livre facile d’accès, de par sa forme et de par son fond. Malgré tout, il réservera son lot d’émotions intenses à celui ou celle qui saura passer outre les premières impressions. Ce roman se lit, comme on regarde un film d’Oliver Stone, de Tarantino, de Rodriguez ou de Jan Kounen : on s’attend à en prendre plein la poire, et on est pas déçu du voyage.

J’ai déjà évoqué la forme précédemment, l’entrelacement des récits oraux rapportés par Phil et Garrett. Ils constituent une première barrière à franchir. Le style est volontairement heurté, les phrases sont sans fin ou au contraire réduites à deux mots, ce qui complique la lecture. Le vocabulaire et la grammaire sont là aussi volontairement relâchés, avec quelques trouvailles argotiques et néologiques appréciables.

 

Il y a ensuite les deux voix.

Il m’a fallu quelques aller-retours avant de les discerner mais au-delà du contenu des deux récits, l’auteur a réussi à donner une tonalité particulière à chacune d’elles.  Pour finir sur la forme, il faut signaler que, mises à part les deux grandes parties, le roman n’est pas découpé en chapitres ce qui, combiné à des lignes temporelles brouillées, rend difficile l’entrée dans le livre: certains lecteurs renonceront sans doute, à tort, à poursuivre plus avant.

D’autant plus qu’il faut passer l’épreuve du fond. La société dans laquelle évoluent les deux héros les confronte en permanence à des situations hyper-violentes, décrites avec moult détails dont l’accumulation peut mener le lecteur au bord de la nausée. L’existence des vics part d’ailleurs d’un constat éminemment sinistre : la violence est intrinsèque à l’humain, il lui faut relâcher d’une manière ou d’une autre cette pression sauvage qu’il peine à contenir. Si la loi l’en empêche, il devra disposer d’une alternative, d’un défouloir. Le livre déborde alors de fractures ouvertes, d’éviscérations gluantes, de fragments de boîtes crâniennes, de chutes, de bagarres à main nues, à armes contondantes, à armes tranchantes, à armes à feu, d’amputations, d’ablations, d’accidents, de suicides, de meurtres et de tortures.

 

Passées ces embûches, toutefois, le récit est accrocheur. Quelques indices sont disséminés quant à la nature véritable du médaillon mais aussi de celle de la singularité de la fin de la première partie et les deux récits sont régulièrement interrompus sur des cliffhanger astucieusement répartis. Globalement, l’intrigue solide, même si elle n’est pas évidente dès le début, nous pousse à passer outre les difficultés liées au fond et à la forme pour entrer définitivement dans l’univers sombre et sado-masochiste de l’auteur.

 

Cependant, ce qui marche pour la première partie s’essouffle rapidement dans la seconde. Passées les révélations de la singularité, l’intérêt n’y est plus vraiment pour connaître la suite, qui n’apporte pas rien vraiment de neuf à la compréhension de l’intrigue, à part quelques ultimes rebondissements et tardives révélations.

 

Il y a de la virtuosité et une grande maîtrise de la part de l’auteur qui arrive à construire son roman uniquement sur deux récits oraux : c’est gonflé mais réussi, et je n’ai pas lu d’équivalent dans la SF (mais je suis preneur de références) si ce n’est sous forme fragmentaire. Mais sur la longueur, l’exercice de style devient laborieux, d’autant plus que les situations deviennent rapidement répétitives. L’un des protagonistes se fait prendre par un des clans mafieux, il est torturé, il réussi à s’échapper dans des circonstances au mieux chanceuses, le plus souvent improbables, il retrouve son complice, dont ce sera le tour, la prochaine fois, de se faire prendre.

Je comprends bien l’intention d’éclaircir un peu plus les relations entre les clans mafieux dans la seconde partie, de prendre du recul dans le récit jusque là concentré en plan serré sur les pérégrinations de Phil et Garrett mais tout cela aurait pu être concentré sur cette seule première partie si celle-ci avait été épurée de ses répétitions.

Sauf à vouloir signaler la vanité de l’existence,  justement à travers la répétition des situations, les deux héros ne devant leur survie non pas à leurs propres volontés, comme ils semblent vouloir le croire, mais en réalité à quelques coups du sort.

 

Plutôt que deux s’éterniser en palabres sans queue ni tête en attendant on ne sait quel démiurge, les deux SDF Phil et Garrett s’agitent, fuient, se cognent, et cognent en retour mais ne trouvent finalement pas plus de sens à leur quête que n’en trouvent Estragon et Valdimir. Car c’est sans doute bien là le propos du livre, s’il en a un, souligner l’inutilité de tout ce cirque alors que la finalité est la même pour tous, celle que le titre rappelle froidement : Crevez Charognes, dans des conditions plus ou moins douloureuses.

En conclusion, Crevez Charognes, c’est bon, mangez-en : la croûte est un peu dure, le contenu peu ragoûtant (attention, il y a des morceaux), mais vous n’avez jamais rien goûté de semblable. Attention toutefois à l’indigestion.

 

> Post-scriptum à la préface

Dans la préface, Thomas Dorville, le traducteur, raconte  comment ce récit, signé du mystérieux Herber J. Pastorius, SDF à Chicago, a atterri entre les mains de son père, puis les siennes, après être passé entre celles d’un bibliothécaire à la retraite, qui perdit l’original dans un incendie, et celles d’un bibliothécaire mort accidentellement et qui légua, sans l’avoir lu, ce récit (et quelques autres du même auteur) avec l’ensemble de ses livres au père de Thomas.

J’adorerais croire à cette histoire, rocambolesque, qui donne un éclairage presque mystique à ce roman il est vrai inhabituel.

Non vraiment, j’adorerais…

Mais j’ai mauvais esprit.

Alors bon, je suis sceptique et méfiant de nature, et pour moi, ça sonne un peu comme du marketing viral, une histoire à faire buzzer la toile ; si, j’osais, je dirais que Crevez Charognes n’a pas besoin de cette aura de mystère pour être un objet à part entière dans la S.F. Et puis, je n’arrive pas à m’ôter de la tête les noms des frangins mafieux, ceux qui cherchent à tout prix à mettre la main sur Phil et Garett pour récupérer le médaillon.

Ils s’appellent Hob et Hoax

 

> Postface au post-scriptum

Ce roman est ma première lecture d’un roman au format pdf. Je l’ai lu sur mon portable 15 », en le retournant au format portrait, ce que je fais régulièrement pour lire des comics. Après coup, disons que la lecture n’était pas d’un grand confort, peut-être qu’une tablette ou une liseuse électronique aurait été plus adéquat…

Un mot pour finir sur l’édition. Il s’agit des Editions de l’Abat-Jour. Cette maison compte déjà un catalogue de quelques titres et leur ligne éditoriale est alléchante : irrévérence et originalité, mauvais genre assumé. Autant dire que le pari est réussi pour celui-ci !

 

> Et s’il fait mettre une note, ce serait :

> Crevez charognes est en vente directe sur le site des éditions de l’Abat-Jour

 

> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Et du croisement des points de vue entre Karline, Jenta3 et Abettik ? Vous ont-ils permis de vous faire un avis sur Crevez charognes… et de vous donner envie de l’acheter ?

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