> Le livre : Conte d’apothicaires de Gory, auto-édition, 56 pages, 12,5 €, en vente sur le site de l’auteur.
> Le pitch : Une bande dessinée humoristique qui revisite, sur fond d’une intrigue policière, le monde de la pharmacie d’officine, son histoire et sa pratique quotidienne, en révèle ses aspects méconnus jusqu’à faire passer son emblème – la croix grecque – pour le symbole d’une société secrète mystérieuse et inquiétante…
[Cette critique a été rédigée par Manu, suite à cette critique de Paikanne publiée précédemment sur ce blog]
> La première chose que je me suis dite, à réception, de cette BD, c’est : « Ah tiens, le style gros nez n’est pas encore mort ». Le style gros nez, comme son nom l’indique, c’est l’habitude, typique de la BD belge enfantine des années 50-60, de dessiner des personnages aux traits caricaturaux, affligés, entre autres, d’appendices nasaux disproportionnés. Quelques exemples : Achille Talon, Gaston Lagaffe, Astérix… Aujourd’hui, où la tendance est plutôt aux romans graphiques, ce n’est rien de dire que ce style est passé de mode. Certes, quelques grandes (et vieilles) séries continuent à prospérer (Les Tuniques bleues, Lucky Luke…), mais disons que si vous créez, de rien, une BD dans ce style, vous risquez de vous faire coller illico presto l’étiquette de « ringard ».
Qu’en est-il de Conte d’apothicaires ? A en voir la couverture, pas de doute, on est dans le droit fil de la BD belge « d’époque ». Le titre : un jeu de mot pas forcément très original (d’après Amazon, il y a une dizaine de titres actuellement en vente avec exactement le même). Le sous-titre « Da Pothicaire Conte » : un clin d’oeil assez potache au Da Vinci Code. Le style du dessin : une reprise d’à peu près tous les codes en vigueur il y a 50 ans. Les personnages suent à grosses gouttes quand ils font un effort, des nuages noirs s’amoncellent au-dessus de leur tête quand ils sont énervés, des postillons s’échappent de leurs bouches quand ils crient… Et surtout, les pages sont saturées d’onomatopées. Sur une seule double prise au hasard, j’ai relevé : roooaann, paf, hips, croâc, plouf, glop, slurp, gloup, pif, paf, pof, aïe, vrot, pouf, brout et, pour faire bonne mesure, clac. Alors, c’est sûr, on aime ou on n’aime pas… Personnellement, cela m’a rappelé le bon vieux temps ou, enfant, je lisais Spirou ou Tintin allongé dans le canapé de mes parents avec, en fond sonore, le générique du JT d’Antenne 2. Une bouffée de régression qui, de ce point de vue, n’a pas été pour me déplaire.
Et l’histoire dans tout ça ? Je pense que je ne vexerai pas l’auteur en disant qu’elle sert surtout à faire défiler une galerie de personnages et de gags plus ou moins cocasses. Il y a bien une pirouette rapide à la dernière page pour solder l’intrigue et retomber sur ses pattes, mais on sent que la pseudo quête du Graal était là, certes, comme (vague) fil conducteur, mais pas du tout au coeur des préoccupations de l’auteur. Mais est-ce que c’est drôle, tout cela, au moins ? Eh bien, oui, on croise effectivement un certain nombre de personnages décalés assez réjouissants. On pourrait citer le professeur Vieuzos obsédé par les coupes, les pharmaciens à béret dévorés par leur rivalité de pêcheurs du dimanche et, bien sûr (que ferait-on sans elle ?), la belle-mère acariâtre. En revanche, là où les choses deviennent beaucoup moins drôles, c’est quand Gory sort des sentiers battus de l’humour « vintage » pour innover avec des personnages plus contemporains, dont notamment celui du mec beur de banlieue. On se retrouve alors avec trois pages interminables de dialogue ponctué de phrases tellement improbables, tellement déconnectées de tout (ex.: « chuis trop vénère ! ça coûte la prunelle des fesses ton bidule » ou « J’veux des câpotes au top, des câpotes qui tuent sa rââce » ) qu’on ne peut même pas accuser l’auteur de mauvaise caricature. Non, ces dialogues montrent seulement que Gory a un style et un esprit qui ne s’accommodent pas toujours très bien du monde actuel.
Le verdict : une BD que je recommande aux nostalgiques des grands temps de la BD belge et de l’humour franchouillard.
> Et s’il fallait mettre une note, ce serait : 




> Conte d’apothicaires est en vente sur le site de l’auteur.
> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? Conte d’apothicaires pourrait-il vous faire rire ?
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Je me mêle sans doute de qui ne me regarde pas, mais je trouve cette critique bien mieux rédigée que la précédente.
Votre avis sur la BD n’est pas enthousiaste, mais on sait pourquoi, et vous laissez des portes ouvertes à des lecteurs susceptibles de l’apprécier.
Un papier de ce genre peut être doublement bénéfique pour l’auteur, déjà parce qu’il ne suit pas à sa promo, mais aussi parce que cela lui donne un retour intéressant pour développer son travail dans une autre direction.
L’avantage de ce genre de site, c’est que l’auteur que je suis peut s’octroyer un droit de réponse et préciser quelques « oublis » ou rectifier des « petits défauts »:
Premièrement: Je suis un « apothicaire »…Donc je suis bien placé pour faire un livre crédible sur ce métier, en me basant sur des faits vécus, déformés pour les rendre plus drôles, mais vécus. Et si ma scène avec le jeune des banlieues vous paraît interminable, cher Manu, c’est voulu: vous ressentez ce que ressent un pharmacien face à un client qui ne sait pas ce qu’il veut.
Deuxièmement: inspecteur Frost, inspecteur Derrick, inspecteur Morse, inspecteur Barnaby, inspecteur Gently,etc…et pourtant tous différents. Amazon vous dit qu’il y a beaucoup de contes d’apothicaires. Renseignez-vous mieux et revenez me dire combien de ces « contes d’apothicaires » sont des BD, et qui plus est des BD faites à 100 pour 100 par des pharmaciens ? pas beaucoup je pense.
Troisièmement: Mon métier principal n’étant pas auteur de BD, vous pensez bien que mon ambition n’est pas de révolutionner la BD mondiale…Mais de distraire les gens sur le métier de pharmacien, les aspects qu’ils ne connaissent pas forcément, avec quelques clins d’oeil cinématographiques « choquants » :La Momie (pour figurer un client emmaillotté dans des bandes de gaze), Robocop qui représente ici un automate ultra perfectionné…sachant que les automates sont de plus en plus utilisés en officine), également une référence littéraire, et une référence BD…qui vous a complètement échappée, celle là, et qui justifie pourtant l’usage nécessaire du style gros nez en ligne claire…
Quatrièmement: Une caricature est un reflet déformé de la réalité. Je vous paraît déconnecté de la réalité avec mon jeune des banlieues ? C’est normal, mais pas plus qu’avec ma caricature des fonctionnaires et de la belle-mère. Vous êtes juste moins habitué à voir une caricature d’un jeune de banlieue. Lisez l’Enquête Corse de René Pétillon: C’est une vision des corses un peu exagérée, non ? mais ça ne vous choque plus car les Corses sont devenus des cibles classiques des humoristes en tout genre. Pour les jeunes des banlieues…il faut un début à tout mon bon monsieur!
L’Enquête Corse est un livre génial dont le héros, Jack Palmer…a un gros nez ! (je provoque, hein!)
L’auteur du Conte d’apothicaires
@ Gory : Tout d’abord, merci pour votre commentaire. C’est en effet, à notre avis, un des intérêts d’Internet que de permettre des échanges plus libres et plus spontanés entre les auteurs et les internautes, et ce serait dommage de cette opportunité de dialogue pour (notamment) lever des malentendus, expliciter une démarche créative, etc.
Concernant l’automate ultra-perfectionné, à part la ressemblance avec Robocop, je vous avoue que je suis effectivement passé à côté de la référence BD.. et je ne comprends donc pas en quoi elle justifie le style ligne claire (que, soit en passant, je ne vous conteste d’ailleurs pas). Pouvez-vous en dire plus ?
Concernant les jeunes de banlieue, je vais (peut-être ?) vous décevoir, mais vous n’êtes pas du tout le premier à en faire la caricature
Au contraire, ils constituent, pour les humoristes, une cible sans doute encore plus fréquente que les Corses, à un tel point d’ailleurs que même une marque comme Pepsi pu se permettre ce type de spot publicitaire il y a quelques mois : http://btourban.blog-idrac.com/2010/12/14/pepsi-caricature-les-jeunes-de-banlieues-de-facon-humoristique-pour-promouvoir-sa-boisson-gazeuse%C2%A0/
Ce que je critiquais, dans votre BD, ce n’était donc pas que vous vous en preniez à une catégorie de personnes dont j’estimais qu’il n’était pas politiquement correct de se moquer. Personnellement, je serais plutôt du genre à penser qu’on peut rire de tout.
Non, ce que je vous reprochais, c’était que votre banlieusard soit complètement déconnecté de la réalité. Le vôtre :
- emploie un vocabulaire improbable (avec, à côté d’expressions comme « tuer sa race », « trop vénère », des mots qu’on imaginerait plutôt dans la bouche d’un 1er de la classe essyant de se la jouer cool : « bidule », « becqu’ter », « super-meuf », « tchao »)
- passe son temps, sans qu’on sache pourquoi, à faire mention de son origine géographique « J’viens du quartier d’la cité d’mon quartier », « comme on dit dans l’quartier d’la cité d’mon quartier »
- reprend benoîtement à son compte les clichés « classiques » de la société sur les jeunes de banlieue. Il s’affiche donc ouvertement comme un facteur de désordre (« ça va faire régner un climat d’insécurité ») et comme un profiteur du système (« normalement ça devrait être à la société de payer nos capotes »).
- se comporte, de manière générale et en tous points comme un abruti fini.
Le problème, c’est que, du coup, on n’est plus dans le miroir déformant ou dans la caricature. On est dans la construction de toute pièce d’une image peu valorisante, que certaines personnes pourraient légitimement trouver choquante.
Il ne faut pas oublier que l’objectif premier de ce site est de servir de référence aux internautes pour leurs achats de livres. Dans ce sens, il est indispensable que nous les prévenions à l’avance de ce type de contenu, afin qu’ils puissent faire leur choix en connaissance de cause.
Pour en finir avec cette histoire de gros nez, je vous précise ma pensée. Dans ce livre, je fais référence à une BD française bien connue dont les 2 personnages principaux (l’un gros, l’autre maigrichon) sont râleurs, bagarreurs, et caractérisés par leur gauloiserie (je pense que vous avez deviné de quoi je parle). C’est en clin d’oeil à cette BD que j’ai choisi de dessiner mes 2 pharmaciens (l’un gros, l’autre maigrichon), affublés d’un béret sur la tête (couvre-chef typique du gaulois contemporain), râleurs, bagarreurs, et d’utiliser le style gros nez en ligne claire…voilà !
Je suis sévère avec mon p’tit « jeune de banlieue », c’est vrai, tout comme je le suis avec les employés de la sécu (voir en dernière page) et avec la « corporation » des pharmaciens (voir toute la BD!), dont je fais partie, je vous le rappelle. Sachez que ce personnage de « jeune » dont il est question fait partie de mes préférés (autrement je ne lui aurais pas consacré autant d’images ni autant de temps pour les dessiner). Et, tout comme un imitateur utilise la voix d’un chanteur ou d’un homme politique pour lui faire dire des choses qu’il n’aurait jamais dites (et sans pour autant être en mauvais termes avec lui), je me permets de faire ma propre cuisine avec des personnages créés de toute pièce. Qu’ils passent pour des abrutis n’est pas le but…mais je me console en me disant que cela soulagera les épaules de quelques blondes et de quelques Belges, qui eux, passent systématiquement et délibérément pour des abrutis dans bien des cas…au point que c’est devenu une tradition.
Depuis 2 ans que ma BD est sur le marché, je la distribue presque exclusivement aux pharmaciens. Les retours ont toujours été très positifs, bien que les pharmaciens soient les plus égratignés de tous les personnages dans ce livre. Je salue donc ici leur sens de l’humour et de l’auto-dérision! Et je crois que je vais reprendre cette distribution très artisanale et m’en contenter. Je ne veux pas entraîner cette petite BD satirique dans une polémique malsaine, d’autant que j’essaie de me concentrer sur ma prochaine BD et je ne peux donc pas me transformer en avocat à plein temps!