> Le livre : Centaure, de Valéry Meynadier, éditions Chèvre-feuille étoilée, 175 pages, 15 €, en vente sur le site de l’éditeur.
> Présentation : Rarement texte évoque avec autant de force la violence inouïe que peut subir une femme, des femmes. Rarement évocation du viol et de la prostitution fut aussi douloureusement, aussi intimement écrite et pourtant renvoyant sans cesse à des faits réels. À force d’écrire, le réel nous prend en otage. Nous ne serons jamais quittes du réel ; il dépassera toujours la fiction… écrivait un jour Valéry Meynadier. Elle reste fidèle à cette idée dans ce roman-document.
[Cette critique a été rédigée par Asphodèle du blog Les lectures d'Asphodèle que nous vous invitons à découvrir]
> Entre roman et documentaire, une lecture choc s’il en est. Comme l’annonce le bandeau, nous entrons dans le monde du foot et de la prostitution mais, plus encore, dans la tête d’une femme violée collectivement par huit dégénérés. C’est le fil rouge de départ qui mène, porte, soulève le livre et donne naissance à Centaure. Après son viol, Anne-Marie, jolie trentenaire qui avait tout pour être heureuse, se dissocie, elle est Anne en haut, Marie, en bas et Centaure est son double, celle qui parle et regarde Anne-Marie d’un œil critique ou nostalgique (ou vice-versa). « J’étais sortie des limites de mon corps. Certains avaient écrasé leur cigarette sur moi. Je me suis enlevée de moi et je l’ai vue, sans savoir encore qu’elle s’appelait Centaure. C’était moi et pas moi. De moi, il ne restait rien ». D’une écriture violente, imagée et dure, l’auteure ne nous épargne rien, elle veut faire s’ouvrir les consciences, les rallier à la sienne, à commencer par celle de son frère Mathieu qu’elle ne quitte jamais, qu’elle adore mais pour qui elle est restée une « Anne-Marie » névrosée qui refuse de faire le deuil de ce qui lui est arrivé. Un an après, ce dernier se dérobe toujours à la question « Mathieu, as-tu violé une femme ?», et cela la rend dingue, ce doute plus proche de la sournoise certitude que de l’interrogation. Aussi va-t-elle le suivre en Allemagne, il est journaliste et doit couvrir la Coupe du Monde de Football. A Cologne, elle veut voir Le Pasha, le plus « grand bordel du monde » et faire sœurs ces femmes immolées dans le néant de la prostitution. Connaître les raisons. Elle sera pute, n’en déplaise à Mathieu qui doit avouer. Tous les moyens sont bons. Alors Anne-Marie dans sa schizophrénie douloureuse va quitter l’appartement « cliniquement blanc » où elle s’était réfugiée, la chambre en Suisse où on a essayé de la soigner pour ce lit de pute, y devenir un morceau de viande pour lequel paient les hommes. Toutes celles qu’elle rencontre ont une histoire vraie : un index à la fin du livre nous renvoie aux articles de presse qui ont parlé de ces femmes d’une manière ou d’une autre.
Les mots font mal, dérangent l’intime car même nous les femmes, nous savons l’horreur, mais nous évitons de la regarder en face. Centaure n’a jamais un instant de répit : « – Centaure, ne serais-tu pas un peu faisandée de la cervelle ? susurre la vieille (la maquerelle des putes), qu’est-ce que tu regardes là-bas et de montrer le coin où elle gît, enfant avec toute sa peur. J’essaie de me retenir, peux pas, un rire diarrhesque me tombe dessus, ce même rire viscéral que nous avons eu, là-bas, dans l’immeuble comme si le règne animal s’ouvrait sous nos pieds. Les bêtes rient comme ça quand elles nous voient arriver, au-dessous de tout, avec nos grands couteaux, nos instruments de torture, nos yeux rances et notre humanité au service de l’inhumanité. » Mon seul bémol concernerait la difficulté à se situer dans le temps, puisque Anne-Marie, ou Anne, parfois Marie donne la parole à Centaure, zigzaguant entre passé et présent : sans cesse, nous devons démêler qui parle à ce moment précis. J’en connais que cela gênerait, personnellement je m’y suis habituée… Peut-être aussi pour accentuer l’état de confusion et d’abomination dans lequel elle se trouve.
En moins maîtrisé, moins travaillé mais bien enlevé, le style me fait penser à celui d’Estelle Nollet par le rythme, les images qui se télescopent dans un kaléidoscope cauchemardesque. Le tout dans un langage aussi cru et vert qu’a pu l’être le viol, que le sont les putes avec leur sexe offert qui demande grâce, mais aussi des passages plus doux quand elle nous parle de sa cure en Suisse ou des moments d’enfance avec Mathieu. Elle nous prend par les tripes jusqu’à la dernière ligne et nous savons dès le départ qu’il est des blessures au fer rouge qui hurlent comme des béances qui ne se refermeront jamais.
Un beau livre qui fait mal. On aime ou pas.
> Et s’il fallait mettre une note, ce serait : 




> Centaure est en vente directement sur le site de l’éditeur.
> Qu’avez-vous pensé de cette critique ? A-t-elle éveillé votre intérêt pour ce livre de Valéry Meynadier ?
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